Ce qui vous a échappé

2018/10/05 | Par Michel Rioux

Assis durant 25 heures sur une chaise de bois dans un bureau de vote anticipé (BVA), les 23 et 24 septembre, à l’étroit dans une salle communautaire du Vieux-Longueuil, j’ai eu amplement le temps de réfléchir à un aspect du vote électoral : le vote anticipé est-il devenu trop facilement accessible aujourd’hui ?

Avant que ce vote ne soit largement répandu, il fallait une très bonne raison pour y avoir accès : absence du pays ou de la région, exigences liées aux travail, maladie et autres considérations majeures. Pourquoi était-on si exigeants dans ce temps-là ? Il me semble que c’était pour une excellente raison.

La campagne électorale se termine le 1er octobre !

Celles et ceux qui ont voté le 21, 22, 23, 24, 25, 26 et 27 septembre ont raté de grandes opérations en voulant régler la question trop rapidement.

Un peu comme le critique de théâtre qui écrirait son texte après le premier de trois actes !

Un peu comme un critique culinaire qui écrirait son texte après le potage, avant le plat principal et le dessert !

Un peu comme réciter la prière des Grâces avant le repas !

Un peut comme un journaliste sportif qui ferait son article après la première période !

Car il s’en est passé des choses entre le 21 et le 27 septembre.

Ceux qui ont voté dans un BVA n’ont pas assisté au spectacle ma foi surréaliste d’une Manon Massé qui, en anglais, dit de Québec solidaire que c’est un parti marxiste alors qu’en français, le parti ne le serait plus, marxiste. Elle met cette contradiction sur son manque de maîtrise de la langue de Shakespeare… Pourtant, s’il y a deux mots qui se ressemblent dans les deux langues, c’est bien « marxiste » et « marxist ». Remarquez ! Le marxisme n’est pas une maladie vénérienne. Il s’agit d’une doctrine philosophique, sociale et économique qui a traversé le temps. Mais il me semble qu’il faut assumer plutôt que de se livrer à des saltos arrière qui peuvent s’avérer dangereux pour la crédibilité.

Celles qui ont voté dans un BVA n’ont pas pu s’apitoyer sur le sort de Philippe Couillard, qui aborde son avenir économique avec beaucoup d’appréhension. « J’ai à peine assez d’argent pour les prochaines années », a-t-il avoué. Envolés en fumée, donc, les 600 000 dollars gagnés en Arabie Saoudite et déposés dans l’abri fiscal des îles Jersey. Mais il ne faut pas s’inquiéter pour lui : il connaît les recettes pour subsister avec 75 $ dollars par semaine.

Ceux qui ont voté dans un BVA n’ont pas pu constater la connaissance intime que peut avoir Jean-François Lisée du Vendredi Saint. Reprenant la parole du Christ sur la croix, il s’est exclamé : « Éloignez de moi ce câlisse ! » Prononcé dans la parlure québécoise, le calice en question a pris une tout autre dimension dans cette salle abitibienne.

Celles qui ont voté dans un BVA ont raté la sortie de Manon Massé, qui affirmait sans rire que Québec solidaire était le parti qui prenait le relais de celui fondé par René Lévesque. Social-démocrate dans l’âme et loin d’épouser la théorie marxiste, René Lévesque a dû se retourner dans sa tombe, au cimetière Saint-Michel de Québec.

Ceux qui ont voté dans un BVA ont tout manqué des péripéties entourant les informations concernant Pietro Perrino – un cacique libéral empêtré, comme Charles Sirois, l’un des fondateurs de la CAQ – distillées, semble-t-il, à la CAQ et au PQ par le policier Guy Ouellette, député libéral de Chomedey. Il semble bien que Ouellette en avait contre les liens étroits entre Perrino et Luigi Coretti, celui-là même qui avait obtenu un permis de port d’armes après une intervention de Jacques Dupuis, à l’époque ministre de la Sécurité.

Celles qui ont voté dans un BVA n’ont pu tirer les conclusions qui s’imposaient à la suite du dépôt des états financiers des candidats. Drapé dans son rôle de comptable, François Legault a suggéré que les quelque 187 000 dollars mis en réserve par Philippe Couillard pour des « impôts latents » étaient reliés à des avoirs déposés à l’étranger.

Ceux qui ont voté dans un BVA ont raté la sortie d’Isabelle Brais, épouse de Legault, qui s’est interrogée sur l’intelligence de Justin Trudeau, ajoutant qu’il n’y aurait rien à négocier avec lui. Le hic, c’est que son mari se fait fort de réussir à négocier avec le fédéral là où des pointures beaucoup plus grandes se sont rivées le nez : Lévesque, Bourassa, Parizeau, Charest, Marois, Couillard…

La lecture du dernier essai de Pierre Godin jette un doute sur la validité de la devise du Québec : Je me souviens. Ce retour sur les années Charest est terriblement révélateur du niveau de corruption que les libéraux avaient atteint. Mais il semble qu’on ait tout oublié.

 

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