Jean-Martin
Aussant fut la révélation du Conseil national du Parti Québécois de
l’automne dernier. Le député de Nicolet-Yamaska exposa avec brio
comment un Québec indépendant s’en tirerait mieux économiquement qu’en
demeurant au sein de la fédération canadienne en se donnant comme
objectif de devenir le premier pays au monde à vivre sans pétrole. Les
centaines de délégués présents l’acclamèrent.
Aussi,
lorsque, quelques semaines plus tard, j’apprends qu’il va prononcer une
conférence dans la circonscription de Monique Richard, je m’invite.
Encore là, la magie opère. Il s’exprime avec aplomb et son discours
tranche avec le jello que nous servent trop souvent certains ténors
péquistes.
Pourtant
son curriculum vitae ne laisse pas deviner un discours aussi résolument
progressiste. Bac en administration des affaires, maîtrise en sciences
économiques, études en Business Economics en Angleterre, études au
doctorat en analyse économique à Barcelone.
Du
côté des expériences professionnelles, il additionne les postes de
consultant chez Barra International, directeur de la recherche
quantitative et gestionnaire de portefeuille chez Addenda Capital,
vice-président chez Morgan Stanley Capital International/Barra à
Londres, gestionnaire de portefeuille principal chez Investissements
PSP.
On
ne s’attend pas à partir d’un tel c.v. de rencontrer quelqu’un qui
s’oppose à la privatisation d’Hydro-Québec, qui considère que « notre système de santé est en train de déraper à cause de l’importance du privé », qui s’inquiète de « l’effritement du réseau public d’éducation », qui se fait l’avocat d’un « plafond salarial pour les patrons dont l’entreprise bénéficie de l’aide de l’État » et qui considère que « les
fonds de retraite des travailleurs devraient être considérés comme
créanciers privilégiés lors de la faillite de leur entreprise ».
Comment
expliquer cette apparente contradiction? C’est la première question que
je lui ai posée lors de l’entrevue qu’il m’a accordée. Il s’est mis à
rire. « Il
n’y a pas de contradiction. Dans tous ces emplois, j’étais consultant
pour des fonds de pension ou je les gérais, C’était souvent des fonds
de pension de travailleurs. »
Cela
explique qu’on l’ait retrouvé siégeant à la commission parlementaire
chargé d’examiner le bilan désastreux de la Caisse de dépôt. Un
dossier, selon lui, qui est loin d’être clos. « On ne sait toujours pas précisément ce qui a foiré . Bien plus, des gens responsables de la dégringolade ont été promus ! », nous confie-t-il. Que faire pour redresser la situation? « Il
faut revoir le mandat de la Caisse, affirme-t-il. La Caisse ne doit pas
fonctionner comme un hedge fund axé sur la spéculation. Il faut donner
comme mandat à la Caisse le développement économique et la préservation
du capital. »
Son expérience professionnelle l’amène également à « être
choqué par la situation chez Abitibi-Bowater où le patron est parti
avec une prime alors que les pensions des travailleurs sont coupés », rappelle-t-il.
Jean-Martin
Aussant croit qu’il faut pour les retraités une couverture la plus
universelle possible avec une structure nationale « pour
empêcher que des travailleurs qui ont cotisé pendant trente ans écopent
parce que leur entreprise fait faillite. C’est une situation complexe,
mais qui demande un débat national ».
Il veut également un fonds d’assurance universel pour « protéger les petits épargnants qui se font flouer par des gens comme Vincent Lacroix ».
Selon lui, une prime d’assurance minime serait suffisante, étant donné
l’ampleur des fonds en question et parce que, dit-il, « bien qu’elles soient très médiatisées, les fraudes sont rares ».
Ce natif de Sorel, – « tous les Aussant viennent de Sorel »,
raconte-t-il – mais ayant grandi dans Nicolet et étudié au cégep de
Trois-Rivières, n’achète pas du tout le discours de Charest sur la
nécessité d’augmenter les tarifs pour regarnir les coffres de l’État. « Charest
n’a pas fait sa job. Il a perdu deux milliards en refusant d’occuper
l’espace fiscal délaissé par Ottawa avec la réduction de la TPS. Il a
perdu un autre milliard avec la péréquation. Lors du règlement du
déficit fiscal, il a pris l’argent d’Ottawa pour diminuer les impôts.
Il n’est même pas capable de récupérer les 400 millions qu’Ottawa nous
doit suite à la crise du verglas. »
Il ajoute qu’« avant
d’aller chercher de l’argent dans la poche des contribuables, le
gouvernement Charest devrait s’intéresser à tous ceux qui pratiquent
l’évasion fiscale ». Jean-Martin prône aussi, comme son parti, l’instauration d’un impôt unique qui « nous ferait économiser des millions en administration ».
Quelles
politiques privilégie-t-il comme sortie de crise? Il reprend alors les
grandes lignes du discours qui avait soulevé l’enthousiasme du Conseil
national. « Il faut un grand chantier national pour diminuer notre dépendance au pétrole et assurer notre indépendance énergétique. »
Il se dit favorable au développement du transport en commun électrifié,
mais il met surtout l’accent sur la voiture électrique.
« On
a tout ce qu’il faut. On a SNC-Lavalin, Bombardier, qui sont des
leaders mondiaux. On produit de l’aluminium. On a de l’électricité en
grande quantité. Il ne faut pas avoir peur de penser grand. Qui aurait
dit qu’un petit pays comme la Corée du sud accoucherait de deux
constructeurs d’automobiles d’envergure internationale? »
Dans
cette perspective, il est favorable à un rôle accru de l’État,
particulièrement dans la propriété des ressources naturelles. Il est
d’accord avec son collègue Bernard Drainville qui vient de publier un
texte en faveur de la nationalisation de l’éolien. « Toutes les ressources naturelles devraient être sous contrôle public. Ça appartient à la collectivité », conclut-il.
La sortie de crise, c’est aussi l’accent mis sur la Recherche et le Développement (R.-D.). « Le
gouvernement Charest n’a consacré que 240 millions en véritables
mesures de relance économique, dont presque rien en R.-D. C’est une
minime fraction de notre Produit intérieur brut, alors que d’autres
pays consacrent jusqu’à 5 à 6% de leur PIB en mesures de relance
structurantes. »
« Il
faut aussi mettre l’accent, précise-t-il, sur la formation de la main
d’œuvre. Il y aura, au cours des prochaines années, beaucoup d’emplois
techniques, intermédiaires, qui devront être comblés. Des emplois mieux
rémunérés que celui de député. Il faut le dire aux jeunes et valoriser
la formation professionnelle à l’école. »
Pour relancer son économie, pour atteindre l’indépendance énergétique, le Québec doit devenir un pays indépendant. « Le
Canada a une autre approche, tant au point de vue économique
qu’environnemental. La priorité d’Ottawa, c’est les sables bitumineux.
La priorité de l’Ontario, c’est l’industrie automobile. La priorité du
Québec, c’est l’hydro-électricité, ce sont les énergies vertes. »
Et
Jean-Martin Aussant n’est pas du genre à se laisser intimider par la
perspective de négociation avec le Canada après un vote favorable à
l’indépendance. « Il
faut se rappeler qu’on est un quart de la population et qu’on possède
donc un quart de tous les actifs du Canada hors Québec. De plus, on
peut remettre dans la balance l’énorme dette du Haut-Canada que le
Bas-Canada a dû reprendre à son compte lors de l’Acte d’Union de 1840. Au total, je pense que ça s’annule. »
Il souligne également à gros traits la présence de la voie maritime du Saint-Laurent en territoire québécois. « C’est une bonne carte dans notre jeu. Le Canada sera séparé en deux. Il n’aura pas intérêt à se mettre le Québec à dos ».
Jean-Martin
Aussant, qui, en plus de l’anglais, parle couramment l’espagnol et,
suite à ses études de deux ans à Barcelone, a de solides notions de
catalan (« je le comprends et le je lis »), est également musicien. « J’ai fait neuf ans de piano classique chez le bonnes sœurs », nous confie-t-il, mais mes intérêts musicaux sont hétéroclites, de Bach au techno. » Il est aussi compositeur – « J’ai 39 chansons en banque » – et nous devrions bientôt l’entendre sur d’autres scènes que celle de l’Assemblée nationale.
