Depuis deux semaines, la presse
canadienne anglaise se passionne pour l’affaire Richard Fadden, du
nom du directeur du SCRS, le service de renseignement canadien, qui,
lors d’une entrevue à la CBC la veille de l’arrivée en sol
canadien du président chinois Hu Jintao pour le Sommet du G-20, a
laissé entendre que deux ministres provinciaux et des conseillers
municipaux étaient sous « influence d’un pays étranger »,
lire la Chine.
Ses propos ont créé un malaise
certain au sein de la communauté chinoise et ont mis dans l’embarras
le gouvernement Harper qui, après s’être d’abord montré fort
tiède à l’égard de la Chine, en fait maintenant une priorité
pour les relations commerciales du Canada, étant donné les
difficultés du principal partenaire économique du pays, les
États-Unis.
Richard Fadden a « nuancé »
par la suite ses propos, mais on s’explique toujours mal une telle
sortie, étant donné qu’il n’est pas un néophyte en matière de
renseignement. Avant d’accéder au SCRS, il a occupé au Conseil
privé, le ministère du premier ministre, des fonctions similaires.
Sa comparution prochaine devant un comité parlementaire de la
Chambre des communes devrait (peut-être) nous en apprendre plus.
Mais, d’ores et déjà, il serait
erroné de mettre son intervention sur le dos de la « maladresse »
ou de « l’incompétence ». Une sortie similaire de
l’ancien directeur de GRC, Giulano Zaccardelli, à l’époque de
Jean Chrétien est très instructive à cet égard.
Une déclaration stupéfiante
Dans son livre « Dispersing the
Fog, Inside the secret world of Ottawa and the RCMP », le
journaliste Paul Palango, ancien national editor du Globe and Mail,
raconte que, cinq jours après sa nomination par Jean Chrétien,
Giulano Zaccardelli avait déclaré devant une presse médusée :
« Pour la première fois dans ce pays, nous voyons les signes
d’organisations criminelles si sophistiquées qu’elles cherchent
à déstabiliser certains aspects de notre société. Ce sont des
organisations criminelles qui cherchent à déstabiliser notre
système parlementaire. »
Certains journalistes, raconte Palango,
savaient qu’il faisait référence au Projet Sidewinder, une
enquête conjointe de la GRC et du SCRS, entreprise huit années
auparavant par suite de la découverte d’irrégularités au
consulat canadien à Hong Kong. Les enquêteurs en étaient venus à
s’intéresser aux liens entre le gouvernement chinois, les triades
criminelles chinoises et certains hommes d’affaires et politiciens
canadiens influents.
Quand on rapporta à Chrétien, qui
assistait au Sommet du Millenium au siège social des Nations Unies à
New York, les propos de Zaccardelli, il devint furieux, raconte
Palango. Il savait à quoi faisait référence Zaccardelli et cela
était loin de l’enchanter.
Les circonstances de la nomination
de Zaccardelli
Pourtant, Zaccardelli devait être
l’homme de confiance de Chrétien à la tête de la GRC. Il venait
de le nommer en remplacement de Philip Murray, congédié parce que
Chrétien l’avait tenu personnellement responsable de la tentative
d’assassinat dont il avait été victime, lorsqu’un dénommé
André Dallaire s’était introduit au 24 Sussex Drive en pleine
nuit avec un couteau.
Seule la présence d’esprit d’Aline
Chrétien, l’épouse du premier ministre, avait empêché
l’assassin de passer à l’action. S’étant réveillée en
sursaut et ayant aperçu l’intrus dans le corridor, elle avait
prestement fermer et verrouiller les portes de la chambre,. Contactés
par Aline, les agents de la GRC, qui devaient assurer la surveillance
de la résidence du premier ministre, avaient mis un long sept
minutes avant d’intervenir.
Les médias canadiens et québécois
ont tourné en dérision l’incident – avec des caricatures de
Jean Chrétien tenant une statuette inuit – mais le couple Chrétien
n’entendait pas à rire. Les Chrétien avaient raison d’être
soupçonneux et méfiants. Survenu à peine une semaine après le
référendum d’octobre 1995, alors que plusieurs au Canada anglais
tenaient Chrétien responsable du quasi-échec, l’assassinat du
premier ministre par un Québécois s’affichant comme nationaliste,
aurait provoqué une crise majeure – de la même ampleur que la
Crise d’Octobre – au moment où le Canada anglais croyait dur
comme fer que Lucien Bouchard, qui venait de succéder à Jacques
Parizeau comme premier ministre du Québec, déclencherait rapidement
des élections et un autre référendum, gagnant celui-là.
Mais c’est là une autre histoire.
Revenons à Zaccardelli que Chrétien avait nommé, en
court-circuitant la hiérarchie de la GRC, sur la recommandation
expresse d’Aline qui croyait que la nomination d’un Canadien
d’origine italienne consoliderait l’appui de l’électorat de
cette communauté ethnique au Parti libéral.
Mais qu’est-ce qui troublait tant
Chrétien dans les déclarations de Zaccardelli aux journalistes ?
Le Projet Sidewinder
Jean Chrétien savait pertinemment que
Zaccardelli faisait référence au Projet Sidewinder et que les
hommes d’affaires canadiens dans la mire de la GRC étaient les
Desmarais de Power Corporation, auxquels il était lié politiquement
et personnellement, sa fille ayant épousé André Desmarais.
Dans Ces espions venus d’ailleurs.
Enquête sur les activités d’espionnage au Canada
(Stanké), les auteurs Fabrice de Pierrebourg et Michel
Juneau-Katsuya rappellent que la famille Desmarais courtise depuis
plusieurs décennies la Chine où elle a des intérêts considérable
et que le gouvernement libéral de Jean Chrétien faisait du commerce
avec la Chine sa priorité numéro 1.
Ce qui n’était pas
sans liens, soulignent-ils, avec le fait que, depuis 1997, « André
Desmarais, de Power Corporation, a eu le rare privilège pour un
Occidental de devenir membre du conseil d’administration de CITIC
Pacific (China International Trust Investment Company) ».
Basé
à Hong Kong, CITIC est un puissant et tentaculaire conglomérat
chinois fondé en octobre 1979 sous la houlette et avec la
bénédiction du Parti communiste chinois. Selon de Pierrebourg et
Juneau-Katsuya, CITIC « brasse des affaires directement ou
indirectement dans plusieurs domaines, de l’immobilier aux
transports, en passant par les télécommunications et même
l’armement via China Poly Group, elle-même compagnie satellite de
l’Armée populaire de libération. CITIC, affirment plusieurs
spécialistes, serait aussi un repaire extraordinaire d’officiers
de renseignement. »
Selon eux, l’opération Sidewinder «
a pour la première fois exposé les efforts considérables déployés
par la Chine pour infiltrer, et éventuellement piller, l’économie
canadienne ».
« Plus préoccupant encore,
ajoutent-ils, les enquêteurs du SCRS et de la GRC mobilisés par ce
projet depuis mai 1996 ont démontré l’existence d’une alliance
formée pour l’occasion par un trio infernal : services secrets
chinois, triades mafieuses et hommes d’affaires chinois ».
De
Pierrebourg et Juneau-Katsuya affirment en citant une étude du SCRS
que le Canada perd « annuellement entre 10 et 12 milliards de
dollars en raison de l’espionnage économique et industriel.
»
Dans leur livre, ils révèlent que la Chine a plus de cent
vingt diplomates en poste au Canada, soit deux fois plus qu’aux
États-Unis et que, contrairement aux États-Unis, à la
Grande-Bretagne et l’Australie où « on compte en moyenne un cas
par mois d’espionnage économique ou industriel chinois déposé
devant les tribunaux, jamais au Canada une seule personne n’a été
accusée pour cette activité illicite. »
Cela s’expliquerait
par les pressions exercées par les députés et ministres chargés
de courtiser l’électorat sino-canadien ou par les chefs de grandes
entreprises ou d’associations commerciales qui font affaire avec la
Chine. Cela expliquerait également que le premier rapport
Sidewinder, dont le titre était Chinese Intelligence Services and
Triads Financial Links in Canada, a été purement et simplement
jeté à la poubelle en 1997.
« Aujourd’hui encore,
soutiennent les auteurs de Ces espions venus d’ailleurs,
plusieurs personnes interrogées dans le cadre de notre enquête et
très au fait du dossier Sidewinder demeurent convaincues qu’il y a
eu ingérence politique au plus haut niveau pour torpiller le rapport
et en discréditer les auteurs. Lorsqu’on leur demande de préciser
leur pensée, de citer des noms, elles s’enferment dans leur
mutisme. Par peur des poursuites. Il faut dire que certains ont payé
cher leur franc-parler, en voyant leur carrière ruinée. »
Un « deal »
Chrétien-Zaccardelli
Dans « Dispersing the Fog »,
Paul Palango avance une hypothèse plus précise sur les motifs et
les circonstances de la mise au rancart du Projet Sidewinder. Il
affirme que, lors d’une rencontre houleuse qui a suivi les
déclarations du directeur de la GRC, Zaccardelli et Chrétien
auraient conclu une entente.
Le projet Sidewinder était écarté,
mais Chrétien ne se mêlerait pas des affaires de la GRC et
Zaccardelli aurait les mains libres.
Quelque temps après cette rencontre,
Zaccardelli aura l’aval du Conseil du Trésor fédéral pour
l’achat d’un avion deux moteurs de neuf sièges Piaggio P180. Le
prix de cet avion italien pour les besoins personnels du chef de la
GRC : 10 millions $. Zaccardelli dépensera également 180 000 $
pour la rénovation de son bureau, dont 42 000 $ pour une salle de
bains avec du marbre venu d’Italie et un lavabo en or. Un autre 30
000 $ sera consacré à l’achat de meubles en cuir fin Natuzzi.
La GRC bénéficiera également du
scandale des commandites comme l’a révélé la vérificatrice
générale Sheila Fraser. L’agence de renseignement recevra
illégalement 3 millions $ pour célébrer son 125e
anniversaire et un autre 1,7 million, versé dans un compte non
gouvernemental, servira à la location d’un train pour faire la
fête au Québec, le tout avec des repas somptueux arrosés de vins
dispendieux.
Retour d’ascenseur
Mais Zaccardelli s’est montré beau
joueur. Lors de l’élection fédérale de 2005, il fait quelque
chose de très inhabituel. Répondant à la demande d’une députée
néo-démocrate, il confirme que la GRC mène une enquête criminelle
sur le ministre des Finances Ralph Goodale à propos de délits
d’initiés dont auraient profité des libéraux suite aux
changements fiscaux apportés aux fiducies.
La nouvelle a été un point tournant
de la campagne électorale. Elle a précipité la chute des libéraux
de Paul Martin et a entraîné la victoire du Parti conservateur de
Stephen Harper, à la grande satisfaction, selon Palango, de Jean
Chrétien qui n’avait jamais pardonné à son successeur de lui
avoir montré la porte, mais surtout de l’avoir traîné dans la
boue avec la Commission Gomery sur le scandale des commandites.
De retour à Richard Fadden
Quel intérêt poursuit aujourd’hui
Richard Fadden? Quel maître sert-il avec ses révélations?
Peut-être en apprendrons-nous plus avec sa comparution devant le
comité de la Chambre des communes. Mais, il ne faudrait pas
s’attendre à ce que La Presse ou les autres médias de Power
Corporation nous dévoilent les dessous de cette « ténébreuse
affaire ».