Rouyn-Noranda-
Le hasard fait parfois bien les choses ! L'implantation d'Abicom Inc.
d'Amos premier fournisseur de l'Internet haute vitesse en milieux
ruraux d'Abitibi tombe pile avec l'entrée en vigueur début juillet
du règlement modifiant la loi sur la protection du consommateur de
services fournis à distance.
Cellulaires,
télésurveillance ou Internet, les commerçants n'ont plus la partie
si belle. Un simple avis suffit le plus souvent pour rompre un
contrat,
que le fournisseur ne peut plus tripoter ni reconduire à son gré.
Télébec
et Xplornet, les principaux exploiteurs de l'Internet rural depuis
dix ans dans cette région sont dorénavant confrontés à une
population excédée des modems tortues téléphoniques, des hautes
vitesses frelatées et des satellites ruineux.
L'arrivée d'Abicom signifie que cette population possèdera bientôt
une alternative.
Le
hasard est ironique, aussi. C'est depuis les locaux et avec l'appui
(non exclusif) de la municipalité de
Rouyn-Noranda qu'Abicom annonce qu'elle desservira les rangs et les
14 villages des 8 000 ruraux de cette MRC.
La
municipalité de Rouyn-Noranda n'avait manifesté que dédain en 2005
pour la coopérative de ces jeunes fous d'Amos et pour leur
technologie vulnérable aux indiscrétions, comme on déconsidérait
alors le WiFi. Télébec il est vrai promettait la haute vitesses
dans les deux années à venir. Or, les années sont venues. Les
années sont venues plusieurs fois même. Mais pas la haute vitesse.
Martin
Catudal, le responsable d'Abicom,
est un rescapé de cette petite coopérative WiFi morte de
l'hostilité, des élus régionaux. Sa nouvelle entreprise utilise
une toute nouvelle technologie: MiMo (entrée multiples, sorties
multiples) qui permettra, assure-t-il, de couvrir rentablement,
jusqu'au dernier rang,
un territoire de 60 kilomètres autour de Rouyn-Noranda.
Abicom
est une entreprise typique de l'Abitibi. Sa direction et son capital
sont d'Amos. René Gingras, le vice-président, ancien député du
comté fédéral d'Abitibi au début des années 1980, est un homme
d'affaire qu'on dit très heureux. Abicom aurait passé entente avec
Radio Nord pour partager une antenne émettrice à Rouyn-Noranda et
investi beaucoup déjà dans un centre de service à la sortie sud de
Rouyn-Noranda.
Abicom
alimentera rangs et villages avec un débit de 2 Mbps (deux millions
de bits par seconde) à 39,95$. Un prix et une vitesse ridicules à
des urbains qui, par leur câblodistributeur et pour un prix
comparable, surfent à 5 Mbps, téléphone et télévision inclus.
Quoique
insuffisants, ces deux Mbps représentent le ticket d'entrés dans le
XXIème siècle pour des ruraux cantonnés depuis
dix ans aux 26 000 bits puis aux 56 000 bits/seconde du modem
téléphonique, ou, à un lien satellitaire dispendieux et souvent en
panne. MiMo est une technique de réseaux sans fil permettant des
transferts de données plus loin et plus vite que la technologie
WiFi.
Raz
le bol
Personne,
vraisemblablement,
à l'hôtel de ville de Rouyn-Noranda ou à la conférence régionale
des élus d'Abitibi-Témiscamingue (CRÉ) n'est familier de MiMo.
Personne pourtant ne décrie ouvertement le projet cette fois-ci,
tellement le trop plein de rancoeur rurale se traduit par des
compulsions de goudron et de plumes, de jacquerie, voire de recours
collectif.
Robert Proulx,
président de Xitell, une
entreprise d’ingénierie de Trois-Rivières qui fait aussi dans
l'Internet rural,
diagnostiquait l'hiver dernier « une agressivité incroyable
dans les milieux ruraux » de tout le Québec.
Les
résidants ruraux de la MRC de Rouyn-Noranda sortiront sans doute
bientôt de l’infopauvreté, c’est à dire de l’incapacité à
obtenir une desserte Internet à haute vitesse à coût décent.
Rien de la dépense somptuaire.
Partout
ailleurs le coût d'implantation par village équivaut en gros à un
kilomètre d'asphalte. Des MRC tirent même avantage de leur
réseau. Papineau, Pontiac et la Vallée de la Gatineau, qui sont
partenaires, touchent 25% des revenus. TGVNet en Mauricie reçoit 300
000$ par année.
Une décennie après
la généralisation de cette technologie en
milieux urbains, de 700 000 à 800 000 Québécois ruraux
dans 300 communautés tout particulièrement d'Abitibi, Outaouais,
Estrie, Mauricie et Gaspésie (1),
n'en attendent pas moins encore impatiemment Godot et la haute
vitesse Internet. Seule la
proximité d'un hôpital, une clinique ou un CLSC (47 %) influence
davantage, à en croire un sondage effectué en février dernier, les
intentions de migration des citoyens urbains.
Conséquence de
cette gabegie, en tête des leaders mondiaux des technologies de
l’information en 2 000, le Canada traîne au 22e rang
des pays développés dix dans plus tard. Les universités Oxford de
Grande-Bretagne et Oviedo d’Espagne constatent que nous flemmardons
au 57ième rang mondial pour la qualité de la bande
passante, tandis que l’OCDE s’étonne qu’Internet haute
vitesses coûte 55 fois plus cher ici qu’au Japon.
Que pas
un seul média national n'ait effectué depuis dix ans de
compte-rendu exhaustif de ce tour de passe-passe de nos dirigeants et
des géants de la téléphonie, de la câblodistribution et de
l'Internet satellitaire aux dépens de centaines de milliers de
familles est tristement révélateur de l'état du journalisme au
Québec.
1)
Groupe de travail sur les collectivités rurales branchées du
ministère des Affaires municipales et des Régions