J'avais déjà été actif politiquement avant, mais en 1977 quand la loi du financement des partis politiques a été adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale, ce fut probablement mon plus grand « moment de gloire » ! Être sous ministre dans le gouvernement du plus grand personnage politique de notre histoire, c'était déjà énorme ! Être affecté à son dossier de prédilection, la réforme des institutions politiques, c'était immense ! Et quand René Lévesque disait et répétait souvent que toute sa carrière politique aurait été justifiée s'il n'avait fait que passer cette seule loi, ma fierté ne pouvait atteindre de plus hauts sommets.

Le 13 décembre 2012, ma fierté est complètement battue en brèche. Le parti fondé par René Lévesque vient de procéder au sabotage définitif de « la loi de René Lévesque »! Il est temps pour moi de tirer ma révérence de la vie politique.

La loi de 1977 avait comme but principal de remettre le contrôle des partis politiques entre les mains des seuls citoyens via le financement populaire. La loi de 2012 rend le financement populaire marginal au mieux, inutile au pire. La loi de 1977 voulait sortir l'État des partis. Celle d'aujourd'hui met l'État au cœur de leur financement. La première reposait sur l'adhésion volontaire des citoyens. La seconde fait qu'ils financeront les partis, veut veut pas, tout simplement en votant ! La loi de 1977 voulait « sortir l'argent de la politique ». Celle de 2012 fait que l'acte fondamental de voter devient lui-même un geste d'argent !

Par son contenu, la loi 2, deuxième version, est en contradiction flagrante avec les principes et l'esprit de la première. Si c'est possible de se l'imaginer, la manière d'y être arrivé est pire encore ! Quand une banque se fait voler, le geste le plus immédiat consiste généralement non pas à amender la loi des banques mais d'arrêter les voleurs !

La « banque du peuple » se fait voler depuis des années, chaque fois qu'on contourne la loi du financement. Bien avant la Commission Charbonneau, tout le monde savait que la loi était contournée par tous les partis…y compris le PQ (enquêtant pour le Directeur général des élections, le juge Jean Moisan avait très explicitement condamné le PQ dans son rapport du 12 juin 2006). Or quand il y a un vol, il y a un voleur. Les premiers voleurs à blâmer dans le contournement de la loi du financement, ce ne sont pas les contributeurs illégaux, fussent-ils des personnages de la mafia, mais les receveurs illégaux. Il n'y aurait pas de donneurs s'il n'y avait pas de receveurs. Or les receveurs illégaux, les voleurs, ce sont les partis politiques!

Le mot est peut-être fort mais il est exact. Ce sont les voleurs qui avaient la responsabilité d'appliquer la loi et voilà que ce sont ces mêmes voleurs qui ont pris sur eux de la modifier ! Désormais financement public ou par l'État ! Si l'État est une notion juridique fondamentale, en pratique ce sont les partis politiques à l'Assemblée nationale qui décident pour l'État. Or ils ont décidé quoi ?

  • de prétendre faire la lutte à la corruption sans toucher aux corrompus, c'est-à- dire eux-mêmes;
  • de prétendre qu'un plafond de 100$ mettrait fin aux prête-noms, comme si c'était vrai, et surtout comme si la corruption politique se limitait aux prête- noms;
  • de marginaliser les contributions des citoyens en éliminant le crédit d'impôt;
  • de se servir eux-mêmes directement dans la caisse de l'État en s'attribuant des allocations désormais sans justification auprès du DGE, ce qui équivaut à un chèque en blanc puisque ce sont les partis qui en détermineront eux-mêmes le montant;
  • d'effectuer ces allocations aux partis proportionnellement au vote obtenu par chaque parti à l'élection précédente, C'est là le principe le plus conservateur qui soit et qui repose sur le fait qu'on juge les citoyens comme figés dans leurs opinions pendant quatre ans. C'est comme si le LNH donnait des allocations particulières aux partis qui ont atteint la finale de la Coupe Stanley l'année précédente…et la prérogative au gagnant de la Coupe de déterminer la date des prochaines séries ! (En passant, il faut saluer la remarquable compréhension de la proportionnalité qu'ont les partis quand ils se distribuent les fonds publics entre eux alors qu'après quarante ans de débats, ils n'ont pas encore compris le principe de la proportionnalité dans l'allocation des sièges à l'Assemblée nationale ! )
  • de faire mine de s'attaquer au problème important des dépenses électorales. La limite théorique de la loi électorale était de 11.5 millions $. Les dépenses réelles des deux vieux partis sont de l'ordre de 8 millions $. La nouvelle loi baisse les dépenses permises à 8 millions…! On n'effectue aucune diminution des dépenses réelles; on n'a fait qu'abaisser une norme théorique qui n'avait jamais été atteinte! Et dire que la CAQ demandait un plafond de 4.5 millions $ et que QS se veut un parti citoyen? Ils ont avalé çà ! Belle hypocrisie !

De la loi 2 de 1977 à la loi 2 de 2012, on mesure l'immense dégringolade qui s'est opérée dans les exigences de la classe politique envers elle-même. Y a-t-il quelqu'un de vraiment surpris qu'on en soit aujourd'hui à la Commission Charbonneau ?


Les citoyens versus les élus:

Quand j'ai eu la responsabilité du Secrétariat à la réforme électorale et parlementaire en 1977, ma première tâche a été de faire faire par la petite équipe de recherchistes l'inventaire de ce que René Lévesque entendait par réforme des institutions. Cela se résumait en dix points. Cinq de ces réformes ont été effectivement mises en place par le gouvernement Lévesque:

1- La loi du financement des partis politiques

2- La refonte complète de la loi électorale

3- La loi de la représentation électorale (carte)

4- La loi de la consultation populaire (référendum)

5- La loi sur l'accès aux documents publics

Cinq sont restées en plan:

6- La réforme du mode de scrutin

le présent mode de scrutin est démocratiquement infect ( René Lévesque)

Notre mode de scrutin continue d'être simpliste, brutal et taillé sur mesure pour assurer la prépondérance de gentlemen privilégiés et de ces groupes d'intérêt que sont les vieux partis (René Lévesque)

Le projet de loi sur une proportionnelle régionale, annoncé dans le Discours inaugural par le Premier ministre, René Lévesque, a été laissé en plan à cause de la résistance du caucus des députés et celle d'un certain nombre de ministres.

7- L'introduction de l'initiative populaire

Le Livre blanc (sur le référendum) évoquait l'initiative populaire que nous aimerions voir se développer au Québec comme pratique politique (René Lévesque. La Passion du Québec)

Le projet de loi sur l'initiative populaire a été laissé en plan. (également disponible par courriel)

8- Les élections à date fixe

La prérogative du Premier ministre de fixer la date des élections est à remiser au plus tôt dans quelque musée de folklore tribal. (René Lévesque)

9- L'élection du Premier ministre au suffrage universel

Un régime présidentiel, fondamentalement c'est la séparation du pouvoir exécutif et du pouvoir parlementaire. Le premier est alors détenu par un vrai Président, élu par tous les citoyens pour gouverner et administrer, avec droit de choisir son cabinet n'importe où dans la société et non plus seulement parmi les effectifs forcément restreints d'un groupe parlementaire. Une fois débarrassée de cette encombrante présence gouvernementale, le Parlement peut alors se 'revaloriser' sérieusement et non plus pour rire. Il a le loisir et la liberté de se désencarcaner des partisaneries mesquines, d'assurer pleinement et professionnellement son rôle de législateur, de scrutateur des comptes publics et de contrepoids populaire à la puissance exécutive (René Lévesque)

10- La décentralisation des pouvoirs vers les régions

La décentralisation est un vaste projet collectif qui renouvelle la façon de vivre en société et de s'administrer… Elle est une conception démocratique de l'organisation sociale et politique fondée sur un nouveau partage des pouvoirs… (René Lévesque)

Le fondateur du Parti Québécois avait bien compris dès le départ que le vice fondamental était dans nos institutions présentes

Il faut bien le dire, nos institutions de type britannique étaient et demeurent faites sur mesure pour perpétuer l'allure de clubs privés, à la fois caricaturale et malsaine que s'y donnent volontiers les partis politiques… et que la solution se trouvait dans des institutions nouvelles centrées sur l'initiative populaire, la représentation proportionnelle, la séparation des pouvoirs exécutif et législatif, les élections à date fixe et la décentralisation des pouvoirs vers nos régions.

Cet ensemble de réformes, je l'ai appelé l'héritage démocratique de René Lévesque. J'ai passé trente-cinq années à chercher à le faire accepter. Là où il a le moins progressé: au Parti libéral et…au Parti québécois ! Là où a fait le plus de chemin: à l'ADQ !

Bien du monde, y compris beaucoup de mes amis, n'ont jamais compris ce que je suis allé faire du côté de l'ADQ de Jean Allaire et de Mario Dumont. Pourtant de 1999 jusqu'à sa dissolution en 2011, l'ADQ avait inscrit à son programme officiel non pas une, ni deux mais les cinq réformes proposées par René Lévesque.

En 2000, Mario Dumont a saisi l'Assemblée nationale du projet de loi 192 sur l'initiative populaire. Ce n'était pas n'importe quel projet… c'était celui de René Lévesque ! Personne au PQ ne l'a même reconnu. Le gouvernement de Lucien Bouchard a refusé qu'on en discute. En 2004, Mario Dumont a déposé le premier projet de loi pour établir les élections à date fixe. Le gouvernement de Jean Charest a refusé qu'on en discute.

Le second projet à être déposé à l'Assemblée sur le même sujet a été le projet de loi 496 d'Amir Khadir en 2011. Ironiquement le projet du député de Mercier est un décalque de celui de Mario Dumont!

L'ADQ a été le seul parti dans notre histoire qui ait inscrit à son programme officiel la décentralisation via des gouvernements régionaux élus au suffrage universel. Finalement l'ADQ a été le seul parti à adopter une Constitution pour le Québec. Cette constitution incorporait les cinq réformes Lévesque.

L'héritage de monsieur Lévesque s'est retrouvé de nouveau devant les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques en 2002-2003. La plus vaste consultation populaire de notre histoire sur la qualité de notre démocratie, conduite par Claude Béland. Vingt-sept assemblées publiques dans vingt villes et 16 régions ont abouti à un rassemblement pendant trois jours de mille citoyens venant de toutes nos régions. Ils ont opté:

  • pour la réforme du mode de scrutin (à 90%)
  • pour l'introduction de l'initiative populaire (à 80%)
  • pour des élections à date fixe (à 82%)
  • pour l'élection du Premier ministre au suffrage universel (à 82%)
  • pour la décentralisation des pouvoirs vers les régions (à 77%)

Cet agenda de réforme a été repris par un mouvement issu des États généraux, le Mouvement Démocratie et Citoyenneté du Québec (MDCQ) qui encore aujourd'hui est présidé par Claude Béland.

Finalement le Parti québécois n'a pas été complètement absent de la démarche. Après une importante consultation citoyenne où il a été littéralement submergé d'opinions, le député de Marie-Victorin, Bernard Drainville a rendu public, le 25 août 2011, son rapport Dix idées pour redonner confiance aux citoyens où les quatre premières grandes solutions pour rétablir cette confiance sont:

  • élire le Premier ministre au suffrage universel
  • tenir des élections à date fixe
  • nous doter d'un processus de référendums d'initiative populaire
  • tenir un référendum sur le mode de scrutin

De son côté, le député de Labelle, Sylvain Pagé, a procédé à une consultation similaire. Son rapport, le 8 septembre 2011, sous le titre Manifeste pour une nouvelle culture politique recommandait une longue série de réformes, notamment:

  • l'initiative populaire
  • les élections à date fixe
  • la réforme du mode de scrutin
  • la décentralisation des pouvoirs vers les régions

Plus près de nous encore, Dominic Champagne a publié récemment un petit bouquin à grande inspiration qui milite pour une réforme des institutions démocratiques centrée sur

  • les élections à date fixe
  • l'initiative populaire
  • la représentation proportionnelle
  • une assemblée constituante
  • la limitation des mandats des élus

En un mot, chaque fois depuis 1977 qu'on consulte les citoyens sérieusement, on obtient les mêmes réponses ! Mais ces réformes ne sont jamais adoptées. Il en résulte que le fossé s'élargit entre les citoyens et leurs institutions politiques traditionnelles. Les partis n'entendent rien. Pourtant les citoyens s’expriment clairement !

Les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques

Le cœur citoyen, si on nous permet l'expression, est inquiet. Un profond sentiment de désabusement à l'égard de la politique traverse le Québec. La frustration du citoyen est palpable devant son impuissance à influer, comme il le voudrait, sur les décisions qui ont un impact sur la vie et sur celles de ses pairs….Le dichotomie cœur-tête est présente et déchirante. Le citoyen a beau faire l'effort de comprendre la complexité de la vie démocratique dans notre monde moderne, il sent bien que les choses ne vont pas dans le sens souhaité. Il répète à satiété ne pas avoir le sentiment de participer activement et réellement aux destinées politiques, économiques et sociales du Québec. (Rapport du Comité directeur des États généraux, page 21)

Bernard Drainville

Les Québécois ont perdu confiance envers leurs élus et leurs institutions démocratiques. Ils ne s'y reconnaissent plus. Ils ont l'impression de ne pas être entendus et, pis encore, de ne pas être écoutés par leurs représentants politiques. Ce cynisme…puise en grande partie sa source dans le sentiment qu'ont les citoyens d'être complètement écartés des décisions qui les touchent, de n'y être aucunement impliqués. … Je ne puis que tirer une seule conclusion: la seule façon de remettre le Québec en marche, c'est de donner plus de pouvoir aux citoyens en renforçant considérablement leur prise sur les institutions démocratiques. Il ne faut plus que le citoyen se retrouve seul face au système, aux machines organisées des parti et des lobbies. (Dix idées pour redonner confiance aux citoyens, pages 1-2)

Sylvain Pagé

Le cynisme politique se répand de plus en plus chez les Québécois. Pendant ce temps, une grand majorité des élus semble ignorer l'étendue du problème et continue d'exercer la politique de la vieille manière: une politique de confrontation et de publicité négative. Pour rétablir la confiance des citoyens et pour réaliser des projets de société porteurs d'avenir, une nouvelle culture politique est nécessaire. (Manifeste pour une nouvelle culture, page 14)

Les gens des partis ne lisent peut-être pas les rapports. Ils lisent certainement les sondages. On connaît celui annuel de l'évaluation des politiciens par les citoyens. Comme disait le député de Marie-Victorin dans un discours à l'Assemblée nationale alors qu'il était député d'Opposition (10 mai 2012):

Nos concitoyens ont perdu confiance en nous…notre crédibilité comme hommes et femmes politiques a atteint le même niveau que les vendeurs de chars usagés.

Sa constatation n'était pas exacte. Il y a près de dix ans déjà, un sondage paru dans Le Soleil du 17 février 2003 donnait 14% de popularité aux élus et… 20% aux vendeurs de chars usagés ! On en rit mais ce n'est pas drôle !

Évidemment qu'il y a une crise des institutions. Ce ne sont pas nos institutions !

On le sait bien, nos institutions sont britanniques. Elles sont issues de la culture politique britannique. Or la culture politique québécoise est aux antipodes. La tradition britanniques est monarchiste, protestante, individualiste, capitaliste. La tradition québécoise est anti-monarchiste ou républicaine (même si le mot lui-même tarde à s'implanter), catholique, coopératiste, social-démocrate.

Notre survie même a planté fermement en nous un très profond sens de la solidarité, de la concertation, du destin commun. Or, à la fois le système parlementaire britannique et le mode de scrutin hérité de l'Angleterre sont fondés sur les valeurs contraires. Le système parlementaire est confrontationnel, adversarial: il place face à face le gouvernement de Sa Majesté et la loyale Opposition de Sa Majesté dans un perpétuel duel super simplificateur où un dialogue de sourds oppose les bons aux méchants, les bleus aux rouges, les fédéralistes aux souverainistes. Un cul de sac érigé en système!

Le scrutin anglais est le petit frère de l'autre. Sa tâche est de déformer l'expression de la volonté populaire pour la rapetisser justement à un système de deux partis seulement (avec généralement un troisième qui aspire à entrer au club sélect de deux).

En dépit de la grande pièce de théâtre qui se joue à l'Assemblée nationale, les deux vieux partis s'entendent comme larrons en foire pour se succéder au pouvoir. Chacun prétend qu'il fera de la politique autrement mais comme le dit bien la sagesse populaire et l'illustre bien le gouvernement Marois : blanc bonnet, bonnet blanc !

Il faut croire que les Anglais s'arrangent très bien avec leurs institutions. En tous les cas, il faut le leur souhaiter. Mais qui peut prétendre que les Québécois, hors ceux de la classe politique traditionnelle qui y font carrière, se retrouvent vraiment dans un régime:

  • où notre Reine est la reine de l'Angleterre (et chef de l'Église anglicane !)
  • où on dit que le Parlement est souverain alors que le seul vrai centre de souveraineté est le bureau du Premier ministre)
  • où on dit que le peuple élit le gouvernement alors que ce sont les partis politiques qui déterminent qui sera Premier ministre
  • où on dit que l'Assemblée nationale représente le peuple alors que le vote exprimé par le peuple est constamment déformé pour servir les partis
  • où on ne s'est jamais donné une constitution de plein gré mais où nos gouvernements se soumettent à celle qu'on dit avoir refusée
  • où on se dit une confédération alors qu'on en est à des années-lumière.

Comment expliquer qu'un peuple vit depuis longtemps en marge de ses institutions sinon par le fait que ses petites élites, ici comme ailleurs, ont très bien appris à coucher dans le lit du pouvoir venu d'ailleurs et se gardent bien d'en modifier les règles. Et cela vaut manifestement pour ceux du parti qui prétend vouloir amener le Québec à son indépendance ! Le parti de René Lévesque avait un agenda de transformation de nos institutions traditionnelles. Le PQ d'aujourd'hui, devenu avant tout une machine électorale, ne survit que par ces institutions. Pendant que l'idée d'indépendance du pays somnole, le PQ se maintient exclusivement via le mode de scrutin. Aujourd'hui il se trouve au pouvoir avec 31.9 % de soutien populaire, le gouvernement le plus faible de notre histoire !


British government is party politics

Un prof britannique a bien résumé le système politique anglais: en régime anglais, le gouvernement du peuple, c'est le gouvernement par le parti. Pendant que la Révolution américaine et la Révolution française ont, chacune à sa manière, transféré le pouvoir de la monarchie au peuple, la Révolution anglaise de 1688, tout en maintenant la forme monarchique, a transféré les pouvoirs du roi au Parlement…au Parlement, non pas au peuple ! Le Parlement, ce sont les partis politiques.

La révolution anglaise en est encore là trois cent vingt-cinq ans plus tard: le pouvoir réel est entre les mains des partis politiques réduits pour fins d'exercice du pouvoir au nombre de deux. Les partis politiques sont entre les mains de leurs chefs. Leurs chefs sont choisis à l'interne des partis bien loin du suffrage universel des citoyens. Les chefs imposent la ligne de partis à leurs députés bien loin de l'écoute des citoyens.

Le résultat est que la participation réelle des citoyens dans une démocratie où ils sont sensés être les maîtres est réduite à apposer un X pour un candidat dans une de cent vingt-cinq circonscriptions. Les partis s'occupent du reste. Pour revenir à René Lévesque:

On sera toujours aux prises avec le bon vieux système parlementaire à la britannique: le gouvernement faisant partie intégrante d'un parlement soi- disant souverain mais en réalité ficelé par la ligne de parti et asservi à toutes fins utiles à la dictature effective du cabinet du Premier ministre et de son entourage.

Dictature…voilà le mot lâché. Le Premier ministre en régime parlementaire britannique a des pouvoirs beaucoup plus larges et immensément plus discrétionnaires que le chef de gouvernement en régime présidentiel. En effet, le Premier ministre, sans jamais recevoir de mandat direct du peuple, est chef de son parti, chef du gouvernement, chef du Parlement, chef de l'administration et chef réel de l'État. Il convoque, proroge et dissout l'Assemblée nationale à sa guise.

Il nomme comme il l'entend tous les sous-ministres, tous les dirigeants de sociétés d'État, tous les juges des cours du Québec, le directeur de la Sûreté du Québec et même le chef de police de Montréal ! Il approuve 99 % des projets de lois soumises à l'Assemblée nationale, détermine le budget de l'État, organise ou réorganise à sa guise l'administration publique et détient un droit de vie ou de mort sur nos municipalités.

En somme, le Québec ressemble à un vaste condominium de cinq millions de propriétaires. Évidemment l'affaire est trop grosse pour que tout le monde prenne toutes les décisions tout le temps. On a donc adopté un système de gérance où le gérant détient un contrat d'au maximum cinq ans. Cependant avec le passage du temps, les propriétaires réalisent de plus en plus que le gérant fait à sa tête.

C'est lui qui détermine le moment où son contrat entre en vigueur et se termine. C'est lui qui détermine les règles selon lesquelles on élit le gérant. C'est lui qui puise librement dans les argents du condo pour financer sa propre élection, ou pour rembourser ses propres dépenses, ou encore pour se donner des services dits de recherche et autres . C'est lui qui verra à la nomination du Directeur de ces élections. C'est lui qui réaménagera le vote exprimé par les propriétaires pour qu'il lui donne une majorité disproportionnée.

Au besoin, il fera même fie du vote des proprios et se proclamera lui-même élu même par une minorité ! Il fera la sourde oreille quand les proprios exigeront massivement une enquête sur la corruption où il est impliqué. Il n'entend rien même si depuis des années les proprios crient leur perte de foi dans le système de gérance. Il fait la taupe quand depuis au moins vingt ans les proprios lui accordent moins de confiance qu'aux vendeurs de chars usagés. Qu'est-ce qu'il reste à faire aux proprios: changer non seulement le gérant mais surtout le système de gérance ! Mais ça se fait comment ? En conformité avec les règles établies par le gérant !! (Retournez à GO…ne réclamez pas 200$...)

Avec le régime parlementaire britannique et le mode de scrutin qui l'aggrave, les Québécois vivent dans un régime d'usurpation du pouvoir citoyen par les partis politiques. On mesure toute la force d'intuition de René Lévesque qui a voulu que son premier et plus important geste soit de faire des électeurs les propriétaires exclusifs des partis politiques.

On mesure aujourd'hui l'immense recul parcouru alors que la nouvelle loi du financement banalise la contribution des électeurs et fait des partis politiques des entretenus de l'État. Il ne faut pas que le citoyen se retrouve seul face au système, aux machines organisées des partis et des lobbies, avait écrit l'actuel ministre des institutions démocratiques dans son rapport Dix idées pour redonner confiance aux citoyens. Avec la nouvelle loi 2, voilà les citoyens plus seuls que jamais face aux machines des partis !

La souveraineté populaire avant la souveraineté de l'État. We the people…

En usurpant le pouvoir citoyen, le Parti libéral vole le peuple dans ce qu'il est. En usurpant le pouvoir citoyen, le Parti québécois fait bien pire: il vole le peuple dans ce qu'il voudrait et pourrait être. Quarante-cinq après sa fondation, le PQ a entraîné le projet de société qu'aurait pu être la souveraineté vers un cul de sac. Comment? Essentiellement en le rapetissant à un projet de parti politique. L'indépendance, c'est la propriété du PQ. Il en détermine le contenu, la stratégie, les étapes, la date.

L' initiative populaire dit Madame Marois doit être subordonnée à l'initiative partisane ! Ça nous prendrait un nouveau de scrutin, le scrutin à deux tours, dit Gilles Duceppe. Pourquoi ? Parce qu'il permet le mieux une coalition des souverainistes ! Mais que fait-on du principe qu'un mode de scrutin, c'est fait pour les citoyens et non pas pour les partis politiques !

On proclame solennellement la patrie avant le parti mais dans les faits la patrie est continuellement passée au moulinet du parti. Les institutions nouvelles que réclament les Québécois et qui peuvent être largement mises sur pied dès maintenant, notamment par une Constitution pour aujourd'hui, doivent attendre qu'on ait d'abord dit oui au Parti québécois. La souveraineté que le PQ réclame n'est pas celle des citoyens, celle de We the People… mais celle de l'État. Celle-là est justement la chasse gardée des partis politiques.

Combien plus fertile serait la démarche de repenser nos institutions dès aujourd'hui en fonction du pouvoir citoyen ? Combien plus authentiquement distincte serait cette société dès maintenant

  • si elle élisait son chef de l'exécutif au suffrage universel,
  • si son Assemblée nationale reflétait fidèlement la volonté populaire,
  • si ses députés libérés de la discipline de parti étaient de vrais législateurs et avaient un contrôle vrai sur l'administration publique,
  • si nos régions avaient l'initiative et la maîtrise politique de leur propre développement
  • si les citoyens avaient l'initiative des lois.

En un mot, ce qu'il est importe le plus souverainement de faire, c'est que cette société se constitue. Se donner une constitution, c'est énoncer ses valeurs fondamentales, offrir une vision de la société pour demain, déterminer comment on entend se gouverner, aménager l'exercice du pouvoir non pas seulement à Québec mais sur l'ensemble du territoire. Se constituer, c'est d'abord proclamer comme à l'article 1 de la constitution suédoise: Tout pouvoir émane du peuple.


Une traversée du Québec à mon goût

Avant même qu'elle n'ait été prononcée, je me suis toujours senti inspiré par cette réponse que René Lévesque donnait en entrevue à la fin de sa carrière et qui, en réalité, avait fondé toute son action politique. Question de la revue Actualité (octobre 1985) à René Lévesque:

Au moment de quitter la vie politique, que souhaitez-vous comme avenir politique au peuple québécois ?

Réponse de René Lévesque:

Qu'il se rende compte d'un fait primordial: qu'il est probablement un des deux ou trois peuples les plus 'le fun', les plus intéressants, les plus capables d'aujourd'hui.

Il est de la nature des élites, sinon de mépriser carrément le peuple, tout au moins de mener son propre combat au mépris de celui du peuple. Ici comme ailleurs, ce fut le cas. Ce l'est encore. La monarchie française a abandonné le Québec. Le haut clergé d'ici s'est rangé du côté de la Couronne britannique. Nos hommes d'affaires, notaires et communautés religieuses n'ont protégé qu'eux-mêmes dans l'acte de la Confédération. Aujourd'hui une élite nationaliste mène une bataille négative, défaitiste, querelleuse, où nous serions les perpétuelles victimes des Anglais, du fédéralisme et où la prise de conscience de nos malheurs nous mènerait à un État nouveau !

La réalité est que depuis longtemps il existe ici un peuple l'fun, intéressant, capable à qui son élite politique refuse les conditions de se gouverner lui-même. Ce peuple, il pète le feu culturellement. Il est très riche socialement en particulier par le statut de la femme québécoise inégalé sinon chez les Scandinaves. Ce peuple s'est bâti économiquement en un temps record. Mais, MAIS, ce peuple souffre d'être dépossédé politiquement. Ce peuple est beau non pas à cause de mais en dépit de sa classe politique dirigeante. Comme disait tout récemment Fred Pellerin: il y a la flouidité québécoise mais une chance qu'il y a le peuple ! Que serait-il demain ce peuple si, à sa fougue culturelle, à sa force sociale, à son dynamisme économique, il ajoutait le pouvoir de décider par lui-même pour lui-même? Quelle immense revalorisation de la classe politique pourrait s'opérer si le peuple choisissait lui-même le Premier ministre ! Quel admirable instrument collectif pourrait être l'Assemblée nationale si on la fondait enfin sur la volonté nationale ! Enfin quel État modèle pourrait s'exprimer ici à travers une constitution qui, pour la toute première fois en quatre cents ans d'histoire, serait l'œuvre des citoyens d'ici !


L'hiver des institutions appelle un printemps citoyen

Heureusement que les citoyens savent se mobiliser en dépit de leurs institutions sclérosées. Pour n'en rester qu'aux événements récents, c'est la pression populaire qui a fini par donner naissance à la Commission Charbonneau. Qui aurait pu prédire qu'en l'espace de quelques semaines la vielle classe politique se verrait délester de Jean Charest, de Gérald Tremblay et de Gilles Vaillancourt ! Et ça ne fait que commencer ! Ce sont les étudiants essentiellement qui ont eu la tête d'abord de la ministre de l'Éducation puis du Premier ministre. Il faut espérer que Léo ne se fasse pas bouffer par son parti, que Gabriel donne un sens large aux mots travaux communautaires, que Martine poursuive son combat…que les centaines, peut-être milliers de jeunes qu'ils ont éveillés trouvent un cheminement à leurs aspirations.

Si du haut de mes soixante-seize ans, je peux me permettre de leur donner un conseil aux jeunes, c'est celui de lire le petit bouquin d'un nouveau venu à la politique qui a mené 300,000 personnes dans la rue à l'occasion du Jour de la Terre. Dominic Champagne, dans Le gouvernement invisible a cette merveilleuse réflexion:

Je rêve d'une force politique qui puisse se mettre en phase avec l'extraordinaire élan de démocratie et de mobilisation citoyenne que le Québec a connu ces derniers temps (pagre 80)

Le livre de Champagne se lit comme la mise à jour d'Option Québec de René Lévesque. À l'instar de Lévesque, Champagne voit le Québec comme l'un des endroits où le bonheur par habitant est l'un des plus élevés, l'un des pays les plus riches au monde. Il écarte la victimisation comme base de combat et l'hostilité comme carburant. Il appelle au contraire, à partir du pays réel qui existe aujourd'hui, au rassemblement au-delà des groupes ethniques, au-delà des clivages gauche-droite. Il ne craint pas de mettre le cap sur des défis de taille: faire du Québec une puissance mondiale en énergie verte. Enfin, il fait le lien avec les institutions:

La solution pour les peuples passe par la reprise en main de leurs institutions politiques… Je n'ai aucun doute sur le fait que nous ayons le potentiel et la capacité de nous gouverner et que nous saurions mieux œuvrer pour le bonheur de tous avec une nouvelle Constitution pour le Québec.


Comblé par la traversée

Si j'accroche les patins avec l'immense déception de voir le parti que j'ai contribué à fonder en 1968 devenir la toute petite chose politique qu'il est aujourd'hui, je n'ai pas le plus petit regret pour l'ensemble de ma traversée du Québec. À titre d'abord d'étudiant puis de prof, à titre de militant, dans l'Opposition comme au gouvernement, à titre de recherchiste puis de sous ministre, il m'a été donné de me frotter tout au long de ma vie aux magnifiques qualités des citoyennes et des citoyens d'ici: ténacité, solidarité, créativité, intensité, enthousiasme, ouverture, tolérance, attachement à la communauté.

Je serai toujours profondément ému de ce que ma vie s'est passée à l'ombre de géants. Géant moral d'abord: Jean Piché p.s.s. qui donnait un extraordinaire cours de philosophie axé sur la notion d'amitié. Géant intellectuel: Jean Meynaud qui alliait une immense réserve de connaissances à un non moins grande réserve d'humilité. Et bien sûr, mes trois géants politiques. Robert Burns chez qui amitié et équité sont synonymes. Claude Béland, monsieur coopératisme, monsieur démocratie, le prototype même du parfait citoyen. Et évidemment René Lévesque dont l'histoire d'amour avec son peuple représente le plus haut moment de la vie politique des Québécois.

Je me garderai bien de nommer un seul des dizaines, des centaines, finalement des milliers de personnes qui ont alimenté ma vie de citoyen. Les plus proches ne sentiront pas le besoin d'être désignés par leur nom. Elles et ils connaissent bien notre lien d'amitié. Les autres peuvent difficilement être nommés puisque ce sont la foule des jeunes à qui j'ai enseigné, les militants avec qui je me suis battu, les collègues avec qui j'ai travaillé, les gens dans toutes les régions que j'ai eu la chance de rencontrer. À tout ce monde, je dis merci d'être ce que vous êtes…et merci d'en avoir partagé une part avec moi.

Comme je l'ai fait à de multiples occasions, en particulier avec mes étudiants, je laisse le dernier mot à Jean-Jacques Rousseau par un extrait de son Contrat social:

Il ne peut y avoir de patriotisme sans liberté; de liberté sans vertu, de vertu sans citoyens. Créez des citoyens et vous aurez tout ce dont vous avez besoin; sans eux, vous n'aurez rien que des esclaves avilis, à commencer par les autorités de l'État.

André Larocque
Québe
Le 21 décembre 2012