Le recensement met en œuvre une notion de langue secondaire parlée à la maison qui est fondamentalement imprécise. Cela sert à minimiser l’anglicisation des francophones au Canada et à amplifier la francisation des allophones au Québec. À rassurer, quoi, sur l’état du français! Une question au service de l’unité canadienne plutôt que de la science.

Genèse d’une arnaque

Le référendum de 1995 avait administré toute une frousse aux Canadiens. L’anglicisation des francophones au Canada anglais plaidait alors en faveur de l’indépendance du Québec. Pour la dissimuler, Ottawa a ajouté au recensement de 2001 une question vague à souhait sur la ou les langue(s) secondaire(s) parlée(s) à la maison. On sait uniquement qu’une telle langue serait parlée « régulièrement ». On ignore tout quant à quel titre !

Le but de cet ajout pointe déjà dans le compte rendu d’un forum tenu en 1998. « Il semble donc que les mesures traditionnelles utilisées pour mesurer l’assimilation soient de moins en moins adéquate [sic]. Il y ainsi une tendance marquée à se laisser hypnotiser par les écarts entre la langue maternelle et la langue parlée [le plus souvent] à la maison. […] les mesures actuelles peuvent donner à penser qu’un individu a été assimilé à l’anglais parce qu’il parle [le] plus souvent cette langue à la maison » (Jean-Pierre Corbeil, Symposium, Données linguistiques sur les minorités de langue officielle : Sommaire des exposés et discussions, Statistique Canada, 1998, p.75).

Le test de la nouvelle question confirme qu’il s’agit d’en tirer un taux d’assimilation réduit. « [La question] vise à établir le taux [d’assimilation] des personnes qui n’utilisent leur langue qu’à l’occasion ou pas du tout à la maison. Toutes celles qui l’utilisent de façon habituelle bien que pas le plus souvent ne devraient pas faire partie du calcul de ce taux » (Louise Marmen et al., Test du recensement national de 1998 : Analyse des variables linguistiques, Statistique Canada, 1999, p.65). Le mot d’ordre est clair : à bas l’assimilation mesurée en fonction de la langue principale !

Les mêmes analystes ont accordé par la suite beaucoup d’importance aux résultats sur le français parlé comme langue secondaire parmi les minorités francophones, sans souligner le caractère foncièrement flou de la question (voir par exemple Marmen et Corbeil, Les langues au Canada : recensement de 2001, Statistique Canada, 2004).

Leur mise en scène a permis à Stéphane Dion, ministre de Patrimoine Canada, de proclamer que l’anglicisation des francophones hors Québec est, en réalité, de moitié inférieure à ce qu’indiquent « les mesures traditionnelles ». Et à Dyane Adam, commissaire aux langues officielles, de transmuer en « une forme de bilinguisme additif » leur anglicisation en matière de langue principale (voir mon article « La cassure linguistique et identitaire du Canada français », disponible sur Érudit).

L’Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle (2006) a anéanti cette fumisterie. Elle a confirmé de manière définitive que, parmi les minorités hors Québec, c’est la langue principale à la maison qui correspond à la langue dans laquelle on est le plus à l’aise, de même qu’à celle qu’on préfère parler en public (voir « Français : Tous les indicateurs sont au rouge », L’aut’journal, mai 2024). Le français langue secondaire y demeure un comportement résiduel suite au passage à l’anglais comme langue première.

Un indice non fiable de francisation

Calvin Veltman a affublé le français langue secondaire d’autres vertus. Il l’emploie pour mousser le pouvoir d’assimilation du français au Québec auprès des immigrants allophones. Corbeil, aussi, a recyclé ses données. Il s’en sert maintenant pour magnifier la francisation des allophones. Quel délice que cette langue secondaire qui s’apprête à toutes les sauces !

Pour ces deux savants, qu’un allophone déclare parler le français comme langue secondaire à la maison est un indice sûr et certain de son assimilation au français (voir « Comment saboter le suivi de l’assimilation », L’aut’journal, septembre 2024). Malgré leurs multiples interventions en ce sens, Corbeil dans Le Devoir, Veltman sur le site de The Conversation, il semble que cela ne soit jamais venu à l’esprit ni de l’un, ni de l’autre, de tester leur théorie.

Ce n’est pourtant pas sorcier. Il suffit de suivre l’évolution des langues parlées à la maison au sein d’une même cohorte d’immigrants. Des données disponibles gratuitement sur le site de Statistique Canada permettent un tel suivi entre 2006 et 2016.

Loi 101 oblige, parler le français de façon secondaire à la maison est particulièrement fréquent chez les immigrants d’âge scolaire. Au recensement de 2006, le Québec comptait 8690 enfants immigrants âgés de 5 à 14 ans de langue secondaire française. Au recensement de 2016, il ne comptait plus que 4610 de ces jeunes immigrants, devenus surtout adultes, c’est-à-dire âgés en 2016 de 15 à 24 ans, arrivés au Québec avant 2006 et de langue secondaire française. Cela représente une perte de 4080, soit de presque la moitié des 8690 énumérés dix ans plus tôt (voir notre tableau).

Soulignons qu’il s’agit pour l’essentiel d’allophones (langue principale) et de la même cohorte de naissance, soit des mêmes individus moins ceux qui, entre 2006 et 2016, sont retournés dans leur pays d’origine, ont migré ailleurs au Canada, etc. Il manque aussi en 2016 ce qui reste des quelques membres de la cohorte qui ont immigré en 2006 entre le 1er janvier et le 16 mai, date du recensement, que les données disponibles gratuitement pour 2016 ne permettent pas de détailler. Ajoutons que l’assimilation bat son plein durant ce passage crucial de l’âge scolaire à celui des études supérieures et des premiers emplois.

La majorité des parlants français langue secondaire qui manquent n’ont sûrement pas quitté le Québec. La plupart ne semblent pas s’être francisés non plus, c’est-à-dire être passés au français, langue principale unique ou à égalité avec une tierce langue (autre qu’anglaise ou française). En effet, notre tableau montre qu’entre 2006 et 2016 ces deux catégories prises ensemble ont perdu 3865 individus. De toute évidence, une fois terminée leur scolarisation obligatoire, nombre de jeunes immigrants laissent tout simplement tomber l’usage secondaire du français induit par la fréquentation de l’école française. Autrement dit, le français langue secondaire ne garantit en rien leur assimilation ultérieure à cette langue.

Par contre, malgré que la propension à quitter le Québec pour les autres provinces soit normalement plus élevée chez les personnes de langue anglaise que chez celles de langue française, au sein de la cohorte en question les effectifs de langue principale anglaise, seule ou avec une tierce langue, ainsi que ceux de langue secondaire anglaise, ont tous augmenté. Décidément, durant le passage de l’enfance à l’âge adulte, l’anglais écrase le français en matière d’attraction des immigrants.
 
Un détournement d’information

La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme avait suggéré en 1967 d’ajouter au recensement une question sur la langue principale parlée à la maison dans le but, entre autres, de mieux mesurer l’assimilation. Ottawa y a ajouté en 2001 un concept de langue secondaire destiné, au contraire, à mieux la brouiller.

Au recensement, c’est le Canada qui compte. Et non la science.