Le manque de services publics dans les communautés autochtones a toujours été un angle mort gênant de notre État-providence. Il n’y a jamais eu de réelle volonté politique d’établir dans ces territoires des programmes sociaux dignes de ce nom, même à l’époque où l’idéal social-démocrate dominait encore dans notre société.
Aujourd’hui, une restauration du modèle québécois, ainsi qu’une vraie réconciliation avec les membres des Premières Nations, demeureront impossibles tant et aussi longtemps que le gouvernement du Québec ne s’acquittera pas de ses responsabilités envers tous les citoyens vivant sur son territoire.
Tous les villages éloignés – autochtones ou allochtones – devraient avoir accès à l’électricité, à de l’eau potable, à des aliments variés abordables, à des infrastructures médicales de base et à une éducation de qualité. Et les services essentiels devraient être dispensés le plus possible par des gens issus de ces collectivités.
Mais nous sommes loin de cet idéal. Prenons l’exemple du personnel travaillant dans les communautés cries et inuites, sans convention depuis presque deux ans.
En janvier 2025, l’Association des employés du Nord québécois (AENQ) a dû mener quelques jours de grève pour sortir le gouvernement Legault de son indolence. Les revendications des grévistes incluent des « extravagances » comme… l’accès à des jours de congé lors de pénuries d’eau potable. Je m’entretiens avec Larry Imbeault, président de l’AENQ, pour plus de détails.
Orian Dorais : En commençant, Larry, je dois avouer avoir été étonné, en ce début 2025, de tomber sur des articles traitant de grèves dans le milieu scolaire. Comment se fait-il que vos membres soient toujours sans contrat de travail si longtemps après le Front commun, alors que la situation est réglée pour leurs collègues?
Larry Imbeault : L’AENQ – qui représente le personnel de soutien et enseignant des commissions scolaires crie et Kativik – a fièrement fait partie du Front commun de 2023, qui a négocié les conditions de bases pour nos membres. On parle ici des salaires, des vacances, des assurances et ainsi de suite.
Après, chaque syndicat est responsable des questions spécifiques à son activité et à son territoire. Dans notre cas, je vous dirais qu’on va presque toujours finir nos négos après nos collègues, parce que les commissions scolaires vont attendre de voir ce qui va être accordé dans le Sud avant d’évaluer nos demandes spécifiques.
C’est permis par la loi d’attendre aussi longtemps et nos membres écopent entretemps. Par ailleurs, on a reçu beaucoup de fins de non-recevoir de la part de l’employeur, ce qui ralentit les discussions. La bonne nouvelle, c’est que la plupart des sujets soulevés à nos tables locales ont été réglés. Même que le personnel enseignant de la Commission scolaire crie a obtenu une entente de principe en novembre 2024!
Par contre, il reste des points d’achoppement majeurs à Kativik et chez le personnel de soutien à crie, ce qui nous empêche de conclure. Je rappelle que la dernière convention est échue depuis le 31 mars 2023.
O. D. : Et quels sont ces points d’achoppement?
L. I. : Un enjeu commun à nos deux tables Kativik est la bonification des primes de recrutement et de rétention. En 2001, ces primes – qui peuvent aller jusqu’à 9 000$ – ont été créées pour encourager les gens à travailler dans les communautés nordiques. C’est un bon programme, mais il n’a pas été bonifié depuis sa création!
Ça fait presque 25 ans que c’est le même montant, c’est rendu beaucoup moins attrayant. J’ajoute que les profs non légalement qualifiés — qui forment 70 % du corps enseignant à Kativik — n’ont pas accès à ces 9 000 $. Ils ont droit à une aide plus modeste de 3 000$, mais on demande que ce montant aussi soit bonifié, qu’il ne reste pas stagnant pendant un quart de siècle.
Enfin, nos membres qui sont recrutés localement au Nunavik ont droit à une allocation au logement… mais elle doit aussi être bonifiée! La crise du logement frappe dans le Nord comme partout ailleurs. La pénurie se fait sentir.
Sinon, il y a aussi des enjeux liés à l’eau potable. Les villages vivent souvent des coupures d’approvisionnement et ça fait des années qu’on tire la sonnette d’alarme à ce sujet. J’ai moi-même écrit à plusieurs ministères dès 2019 pour dénoncer ces pénuries d’eau, mais je n’ai jamais eu de réponse.
Depuis, le problème s’est répandu. Vous savez, quand des profs ne peuvent pas se doucher pendant 48 à 72 heures, ils n’ont pas nécessairement envie d’aller enseigner. Dans ces cas-là, nos membres prennent des journées maladie, mais on veut qu’ils aient aussi accès aux jours de congés prévus en cas de force majeure, ce qui est refusé.
Pour l’administration scolaire, une pénurie d’eau ne constitue pas un cas de force majeure… Enfin, deux autres revendications, on demande que le personnel de soutien ait accès à deux jours de télétravail par semaine, quand c’est possible, et on veut une politique plus étoffée pour la réintégration des élèves après un incident violent.
En ce moment, nos membres ne se sentent pas en sécurité quand des élèves violents sont réintégrés sans intervention. Dans ces cas-là, nos membres devraient être consultés et il faudrait plus de ressources pour faire le suivi de ces cas. Il manque de ressources pour les élèves.
O. D. : Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur les défis auxquels sont confrontés les gens qui enseignent dans le Nord québécois? Est-ce qu’il y a eu une époque où c’était plus facile?
L. I. : Je vous dirais qu’il y a un long historique de désertion des communautés autochtones par les pouvoirs publics. Il suffit de repenser aux années ’20-’30, quand il y avait des famines et des épidémies de rougeole ou de tuberculoses, quand des villages perdaient jusqu’à un tiers de leur population. Qu’est-ce que le fédéral et le provincial faisaient? Ils se renvoyaient la balle pour savoir qui devait agir.
Plus tard, dans les années ’60, quand le fédéral était responsable des écoles autochtones, des profs blancs étaient invités à enseigner dans les villages et les Autochtones servaient d’interprètes pour une fraction du salaire.
Quand le gouvernement québécois a pris en charge l’éducation dans le Nord, il a tenté d’utiliser les mêmes procédés, mais il y a eu un mouvement de résistance de la part des Allochtones, qui étaient solidaires de leurs collègues autochtones.
L’AENQ a été fondée en 1971, dans ce contexte revendicateur, et elle a toujours reposé sur l’amitié entre les peuples. À travers les décennies, on a mené des luttes pour avoir un calendrier plus adapté à la réalité autochtone, pour inclure les savoirs traditionnels dans le programme et pour obtenir de meilleures conditions pour tout le personnel scolaire du Nord. C’est ce combat qui se poursuit aujourd’hui.
O. D. : Quelles sont vos inquiétudes pour les régions éloignées, si le gouvernement n’offre pas d’entente satisfaisante?
L. I. : On craint des ruptures de service de plus en plus importantes. Il y a quinze, vingt ans, les commissions scolaires pouvaient recevoir entre 1 200 et 1 400 CV de gens intéressés à travailler dans le Nord.
Aujourd’hui, les cours de français langue seconde sont plus donnés par des Ivoiriens que des Québécois « de souche ». Les candidats qui viennent de l’international font un très bon travail, mais n’empêche que le ministère doit chercher des profs à l’étranger, ou encore dans d’autres provinces.
Pour le personnel de soutien, qui est surtout recruté dans les communautés locales, il y a des problèmes de rétention. Cinq cents de nos membres dans des postes de soutien ont démissionné dans les cinq dernières années. Le gouvernement québécois dit que sa priorité, c’est l’éducation, mais que fait-il de l’éducation autochtone? Les enfants dans le Nord appartiennent aux peuples cri et inuit du Québec. Ils méritent une aussi bonne éducation que les enfants québécois du Sud.
