L’élection fédérale a une fois de plus montré l’incongruité du Québec à l’intérieur de la Confédération
Alors que le Canada a viré plus que prévu au bleu conservateur, nous avons choisi le rouge libéral avec une teinte de bleu bloquiste.
Que Carney ait, à maintes reprises, mentionné qu’il était contre plusieurs lois votées par le Québec, qu’il n’ait pas nommé de ministre des Langues officielles, qu’il peine à parler français n’a pas pesé dans la balance. Nous lui avons offert un gouvernement presque majoritaire.
Un Canada britannique
Au danger représenté par l’homme d’affaires mégalomane Trump, nous avons préféré opposer celui du banquier terne Carney. Non pas que Poilievre ferait un premier ministre plus acceptable pour le Québec. Peut-être serait-il simplement un peu moins méprisant. Mais la question de fond demeurerait : qu’attendre de ce beau grand Canada?
Le Québec endormi, rêvant encore de fédéralisme asymétrique, de bilinguisme et de bonne entente, se réveille, au lendemain de l’élection, choqué de constater que le discours du Trône sera prononcé par le roi d’Angleterre.
Comme c’est l’habitude en ce pays apolitique, les commentateurs sont mi-amusés, mi-dégoutés, incapables qu’ils sont de saisir la force des symboles. Le topo est pourtant clair : le Québec a mis son poids dans la balance afin de faire élire un PLC anti-Québec, pro-Ontario, promonarchie et néolibéral!
On nous répète que Carney a demandé au roi Charles de prononcer une allocution afin de signifier à Trump que le Royaume-Uni était derrière le Canada. Bien sûr. Mais il est au mieux naïf de n’y voir que ça. Ce que le PLC affirme par un tel geste est clair : le Canada est britannique. Le Canada est unilingue. Le Canada n’est que pour les Canadiens. Le Canada ne peut se défendre sans son papa.
L’ambivalence politique du Québec dans le Canada
La dernière élection montre, comme aucune avant elle peut-être, à quel point l’ambivalence politique qu’essaie de défendre le Bloc est suicidaire : défendre une nation en étant assis sur un strapontin plutôt que sur le trône. Mais ce n’est même pas la faute du Bloc, qui n’est toujours que le symbole de notre impuissance.
La critique de la stratégie autonomiste du Bloc menée par le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre-Plamondon, manquait cruellement de timing politique. Sur le fond, elle était pourtant juste. Et cela n’a rien à voir avec la qualité des députés bloquistes : le Canada est tout simplement irréconciliable avec les intérêts québécois.
La dernière élection fédérale montre surtout que la défense des intérêts du Québec au sein du Canada est impossible lorsque la joute politique se passe à l’international. Comment Yves-François Blanchet peut-il prétendre avoir un quelconque poids dans les discussions avec les États-Unis?
C’est là la grande leçon que devrait nous rappeler la dernière élection : le Québec n’existe pas hors du Canada, qui n’existe pas hors de la volonté américaine. Ce que cela implique pour le Québec est simple : vaut-il mieux être une province sur dix qui subit les demandes américaines ou vaut-il mieux être un État pour manœuvrer face à ces mêmes insistances? La réponse me semble aller de soi.
L’indépendance pour des raisons politiques et géopolitiques
Le grand historien des idées Yvan Lamonde vient de faire paraître « Nous demandons aujourd’hui ce que nous exigerons demain : l’évolution de l’idée d’indépendance du Québec au XXe siècle » (PUL, 2025). Il explique que l’essentiel des arguments développés par les indépendantistes concerne les questions culturelles et linguistiques. Les réflexions sur le pouvoir sont presque absentes. Les discussions sur l’international et la géopolitique sont encore plus rares.
Or, l’indépendance est d’abord politique et ce fut toujours et partout le cas dans l’histoire du monde. On fonde un nouveau pays pour prendre les décisions par soi-même, pas pour sauver une culture. Bien sûr, le contrôle politique permettra de sauvegarder la culture, mais ça ne devrait pas être le but premier.
L’historien Maurice Séguin est l’un des rares à avoir affirmé clairement que l’indépendance doit d’abord servir à établir sa capacité d’action. Il a montré que la politique doit être pensée à la fois comme domination et comme interdépendance. L’indépendance du Québec signifiera que l’on aura à se positionner dans un monde de dominants et de dominés qui agissent en interdépendance. Cette idée peut sembler banale, elle est capitale. Et elle est occultée presque totalement par le mouvement indépendantiste.
Il n’y a plus personne aujourd’hui qui doute que le Québec constitue une nation, que la culture québécoise existe, que notre identité passe d’abord par le français. Cette étape a été franchie dans la deuxième moitié du 20e siècle. À remâcher les mêmes idées sur la culture, on ânonne.
Certains Québécois découvrent enfin, confusément, que ce sont les attributs de l’État qui nous font défaut : la politique internationale, les accords financiers et commerciaux, la défense de son territoire, la politique monétaire, etc.
Plus que jamais, l’indépendance doit se faire pour des raisons politiques et géopolitiques. Face au président Trump, c’est un président du Québec qu’il faut. Aux alliances décidées par le Canada avec l’Europe, ce sont des alliances négociées par le Québec que l’on veut.
Partout, les plaques tectoniques des relations internationales bougent. Les frasques de Trump ne sont pas anecdotiques. Elles ne sont pas que provocations. Elles reflètent des forces profondes, des changements comme nous n’en avons pas connu depuis 1945. Et le Québec est spectateur. Le Groenland, pourtant, se lève et marche vers son indépendance. Malgré les tensions, malgré les dangers, malgré Trump.
Le Canada, pays étranger
Blanchet a eu raison de parler du Canada comme d’un « pays factice ». Le Canada est né en 1867 pour des raisons d’abord économiques : protéger les intérêts économiques de l’élite canado-britannique face à l’expansionnisme américain. Chaque province conserve à ce jour cette logique égoïste : le plus pour moi.
La Confédération est née pour une seconde raison : mater le Canada français. C’est pourquoi toutes les crises de l’histoire du Canada se sont produites pour les deux mêmes prétextes : les récriminations des Québécois (Canadiens français) et les tensions économiques interprovinciales.
La crise actuelle peut mener à un réel éclatement de la Confédération. Mais la crise pourrait aussi mener à un énième renforcement du pouvoir fédéral sur les provinces, comme ce fut le cas pratiquement à chaque crise.
Au nom de l’unité canadienne, on nous vendra qu’il faut une seule économie pour lutter contre les États-Unis. Puis, on dira que les différences québécoises et autochtones sont secondaires devant l’ennemi américain. Et encore, qu’il faut être réaliste et laisser tomber des entraves à la bonne entente avec notre voisin du Sud, comme la loi 101, la gestion de l’offre et le prix du bois d’œuvre.
Le Québec sera dans une situation encore moins enviable qu’aujourd’hui au sein de ce mariage de raison qui a toujours été déraisonnable pour nous. Les deux raisons qui permettent au Canada d’exister vont se rejoindre une fois de plus : trouver une entente économique qui permettra par le fait même de dompter le Québec.
Il faut traiter le Canada comme un pays étranger. Il faut penser nos relations avec lui à la manière de relations internationales : en termes de domination et d’interdépendance. Indépendantistes, intéressez-vous à la géopolitique!

