Fraîchement nommée par le premier ministre Carney, la nouvelle ministre fédérale de l'Industrie, Mélanie Joly, risque plus que jamais de se retrouver en conflit d'intérêt, sachant que son frère, Jean-Sébastien Joly, est nul autre que le président-directeur général d'Intelcom, l'entreprise de livraison de colis à laquelle Amazon a sous-traité la majeure partie de ses opérations au Québec, après que l'Empire de Jeff Bezos a décidé, en février 2025, d'écraser le syndicat Amazon de Laval en congédiant brutalement la totalité de ses 4 500 employés en sol québécois.

Les dirigeants d'Amazon peuvent dormir sur leurs deux oreilles : il est peu probable que la ministre canadienne de l'Industrie sanctionne la multinationale américaine pour ses pratiques anticoncurrentielles, son antisyndicalisme ou son usage des paradis fiscaux, sachant que son propre frère s'est enrichi en obtenant d'elle de juteux contrats…

Au contraire, on peut s'attendre à ce que le gouvernement libéral de Mark Carney continue à accorder de lucratifs contrats à Amazon et à son principal sous-traitant, Intelcom, compte tenu des relations troubles que ces sociétés entretiennent depuis plus de deux décennies avec le Parti libéral du Canada.

Déjà, en 2002, la petite entreprise de livraison québécoise fondée en 1986 suscitait la controverse après le rachat par Postes Canada de 50% de ses actions au coût de 1 million de dollars[1], alors que la direction d'Intelcom entretenait des liens très étroits avec le Parti libéral du Canada.

En effet, Intelcom Courier Inc. était à l'époque un important donateur libéral, dont le fondateur et président-directeur général, Daniel Hudon, était également collecteur de fonds et ancien membre du comité des finances de l'aile québécoise du Parti libéral du Canada, dont le président était nul autre que… Clément Joly, père de Jean-Sébastien et Mélanie Joly[2][3].

Quant au PDG de Poste Canada ayant autorisé le rachat de la moitié des actions d'Intelcom par la société d'État, André Ouellet, il sera éclaboussé en juillet 2004 par un rapport de vérification de la firme Deloitte Touche[4], commandé dans la foulée du scandale des commandites, qui lui reprochera d'être « intervenu à maintes reprises dans l'attribution de contrats totalisant 35 millions » et d'avoir « demandé à ses subalternes de trouver du travail à plus de 80 personnes ».

En 2006, Jean-Sébastien Joly fera son entrée au sein d'Intelcom à titre de directeur financier et de chef d'exploitation, avant de devenir, en 2015, grâce à des investissements de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) et de la Banque de développement du Canada (BDC), actionnaire principal et président-directeur général d'Intelcom.

Entretemps, en 2012-2013, nous verrons à nouveau les deux ex-collecteurs de fonds libéraux, le comptable Clément Joly et le PDG d'Intelcom, Daniel Hudon, œuvrer pour une même cause, cette fois sur le conseil d'administration de la Fondation universitaire Armand-Frappier de l'INRS, au sein duquel Clément Joly saluera « la contribution des donateurs et la synergie entre le milieu des affaires et la communauté des chercheurs, nécessaire à la formation d'une relève scientifique hautement qualifiée à l'INRS[5] ».

Intelcom profitera-t-elle de cette « synergie entre le milieu des affaires et la communauté des chercheurs » pour développer son fameux algorithme qui, selon les dires de Jean-Sébastien Joly, lui aurait permis « [d']optimiser les routes, [d'] améliorer la productivité [d'] estimer l’heure de livraison » et d'ainsi rendre ses tarifs « encore plus concurrentiels[6] »?

Quoi qu'il en soit, c'est suite à la conception de ce fameux algorithme, en 2015, qu'Intelcom devient un important sous-traitant d'Amazon et commence à croître de façon exponentielle. « Nous doublons de taille chaque année depuis 2015 [...] mais 2020 fut évidemment différente. Il serait plus juste de parler d’une croissance de deux fois et demie », avouera M. Joly au Journal de Montréal, dans un article élogieux que le quotidien lui consacre en février 2021, allant jusqu'à le qualifier de « virtuose de la livraison[7] ».

Est-ce un hasard si cette croissance fulgurante d'Intelcom à partir de 2015 coïncide avec l'arrivée au pouvoir du gouvernement libéral de Justin Trudeau, dont Mélanie Joly faisait partie, en novembre de la même année?

Un hasard également si, après avoir obtenu, entre octobre 2016 et octobre 2017, pas moins de 99 rencontres de lobbying avec le gouvernement Trudeau, et notamment, avec le cabinet de Mélanie Joly, alors ministre du Patrimoine canadien[8], Amazon a décidé d'investir des millions dans de nombreux entrepôts et centres de distribution à travers le Canada? Un hasard encore si, à partir de 2020, Ottawa a octroyé de juteux contrats d'infonuagique à Amazon, dont la valeur cumulée est d’au moins 145 M $[9] ?

« Quatre-vingt-dix-neuf rencontres de lobbying, même si elles sont déclarées, laissent tout de même flotter un parfum de favoritisme ou de privilège », s'inquiétait avec raison l’éthicien et ex-député bloquiste René Villemure lorsque interrogé par Radio-Canada en 2017.

Nous ne pouvons pas laisser nos gouvernements et nos institutions se faire ainsi vampiriser par un empire numérique totalitaire comme Amazon, dont le modèle entrepreneurial est basé sur un système à plusieurs niveaux de sous-traitance, sur l'atomisation, la précarisation et l'hypercontrôle des travailleurs par des algorithmes sophistiqués et opaques.

Nous devons continuer de boycotter Amazon, exiger de nos gouvernements qu'ils mettent fin à leurs contrats avec cette multinationale, qu'ils resserrent les lois sur le lobbyisme et les conflits d'intérêts, qu'ils renforcent le Code du travail pour garantir le droit à la syndicalisation des travailleurs.

La technologie doit servir les travailleurs et non les asservir aux diktats des seigneurs techno-féodaux et de leurs vassaux sous-traitants. À quand la démocratisation du travail et la socialisation des plates-formes numériques ?

[1] « Les sociétés d’État et autres sociétés dans lesquelles le Canada détient des intérêts 2001 », Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada, 2001
https://publications.gc.ca/collections/Collection/P51-1-2001-3F.pdf

[2] " Canada Post backs courier with links to Liberals ", Campbell Clark, The Globe and Mail, 23 décembre 2002

https://www.theglobeandmail.com/news/national/canada-post-backs-courier-with-links-to-liberals/article4142973/

[3] " Investigation called for into Canada Post purchase", Campbell Clark, The Globe and Mail, 30 janvier 2003

https://www.theglobeandmail.com/news/national/investigation-called-for-into-canada-post-purchase/article4126371/

[4] André Ouellet justifie sa démission, Radio-Canada, 12 août 2004

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/192732/ouelletjeudipm

[5] " Plus de 200 000 $ en bourses d’excellence", S.ST-A., Courrier Laval, 19 octobre 2013, p.18

[6] " Intelcom : sur la voie rapide du commerce en ligne ", La Presse, 11 octobre 2023

https://www.lapresse.ca/xtra/2023-10-11/cdpq/intelcom-sur-la-voie-rapide-du-commerce-en-ligne.php

[7] " Un virtuose de la livraison met le cap vers l’Australie ", Martin Jolicoeur, Le Journal de Montréal, 14 février 2021

https://www.journaldemontreal.com/2021/02/15/un-virtuose-de-lalivraison-met-le-cap-vers-laustralie

[8] " Google, Amazon, Microsoft et Facebook à l’assaut du gouvernement canadien ", Radio-Canada, 31 octobre 2017

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1064360/netflix-facebook-microsoft-google-web-lobby-lobbysime-trudeau-ottawa

[9] " Amazon, qui quitte le Québec, a reçu des centaines de millions $ de fonds publics ", Le Journal de Montréal, 23 janvier 2025

https://www.journaldemontreal.com/2025/01/23/amazon-qui-quitte-le-quebec-a-recu-des-centaines-de-millions--de-fonds-publics