Depuis plusieurs années, des gens du Saguenay-Lac-Saint-Jean alertent sur les pertes d'emplois liées à Rio Tinto (anciennement Alcan) qu'on met toujours en balance avec l’immense privilège donné à la multinationale de posséder 8% de la production hydroélectrique au Québec.

Déjà, en 1995, les travailleurs d'Alcan à Arvida faisaient œuvre d'immenses lanceurs d'alerte par une grève de onze jours visant à partager la rareté en obtenant un partage du temps de travail. Aujourd’hui, les chiffres parlent d’eux-mêmes, on est rendu à la corde : 12 000 emplois au début des années 60 comparativement à 2 700 actuellement.

C’en est rendu au point où même des anciens cadres ont sauté la barrière. Parmi eux, Jacques Dubuc et Myriam Potvin. Pendant un temps, M. Dubuc était la voix publique d’Alcan au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Avec Mme Potvin, il vient de sortir un livre réquisitoire sur Rio Tinto.

L’essentiel du livre se trouve dans les deux premiers chapitres où les auteurs étoffent le dossier de détails inconnus. Ils ont une connaissance profonde de leur sujet et ça paraît. Ils suivent pratiquement les mégawatts à la trace même si – ils le démontrent amplement – Rio Tinto et Hydro-Québec font tout pour semer la confusion.

Leur conclusion sur cette question est que Rio Tinto est actuellement en surplus d’électricité. Question bourrage de crâne, Rio Tinto est passé maître dans cet art. En termes du nombre de lobbyistes auprès des gouvernements, on parle de 21. En termes de lobbyistes auprès de la population qu’on désigne par l’euphémisme de relations publiques (ces qualificatifs sont de moi et non des auteurs), on parle aussi d’une vingtaine.

Le cœur du livre se trouve dans l’évaluation des retombées consécutives à la signature du bail de Péribonka en 1984. Contrairement aux trois barrages à l'embouchure du lac Saint-Jean et sur le Saguenay, Rio Tinto ne possède pas l’espace physique (fond de rivière et terrains adjacents), le tout est loué au gouvernement du Québec et fait l’objet d’un bail, qui a été renouvelé en 1984.

Lors de ce renouvellement, Alcan à l’époque, s’est engagé à construire de trois usines pour 2009. À cette date, seules deux usines (Alma et Laterrière) avaient été construites et la construction de la troisième usine a fait l’objet de trois reports (en 2006 pour 2015, en 2015 pour 2020 et en 2020 pour 2025), reports à chaque fois associés à de généreux cadeaux du gouvernement (prêt sans intérêt de 400 millions $, blocs d’énergie…).

Les trois reports ont été promulgués par décrets alors que le bail de Péribonka est une loi. En termes juridiques, une loi a préséance sur un décret. Selon les auteurs, « les engagements de Rio Tinto pris dans l’entente de 2006 sont toujours valides. Le dernier délai pour réaliser cet engagement aurait dû être le 31 décembre 2025. Son non-respect devrait avoir pour conséquence de libérer le gouvernement de ses propres engagements dans l’entente de 2006, comme précisé dans le renouvellement du bail de Péribonka. »

En clair, cela signifie qu’à la fin de cette année, le gouvernement serait en droit de reprendre possession des barrages, des centrales et des droits d’eau sur la rivière Péribonka. Comme le disent les auteurs: « Le levier du bail de location des forces hydrauliques de la rivière Péribonka et des conditions qui s’y rattachent se trouvent toujours entre les mains du gouvernement du Québec. Et c’est bien le fondement de notre intervention. » C’est là une conclusion forte qui porte à conséquences et doit faire réfléchir la population ainsi que les dirigeants politiques.

Pour ces raisons et bien d’autres, ce livre a intérêt à être lu et bien digéré par le plus de gens possible. Avec l’annonce la semaine dernière d’un investissement de 1,7 milliard $ dans son barrage d’Îles Malignes et la permission par le projet de loi 96 de vente à des tiers, Rio Tinto complète sa mue de compagnie d’aluminium à compagnie d’électricité et ce, avec la bénédiction des autorités politiques. Le dossier de Rio Tinto au Saguenay-Lac-Saint-Jean est rien de moins qu’accablant. Personnellement, le seul mot qui me vient à l’esprit c’est «Honteux».

L’exploitation de notre eau par Rio Tinto, Quel avenir pour le Québec?, par Jacques Dubuc et Myriam Potvin, Édition Somme Toute.