« Les logements ne seront pas prêts pour le 1er juillet », « La grève met en péril des projets en région », « 55 000$ de plus pour une maison », « Des familles prises au dépourvu ». En ce début d’été, les médias traditionnels multiplient les manchettes hyperboliques dans le but de discréditer la grève – légale et légitime – qui touche le secteur de la construction résidentielle.

Les syndicats de l’Alliance syndicale de la construction ont été forcés d’augmenter la pression face à l’intransigeance de L’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ), qui réunit plusieurs entreprises immobilières.

Avant même que les chantiers ne soient à l’arrêt, les journalistes ont commencé à nous servir l’habituelle rhétorique antisyndicale, en relayant sans nuances le discours patronal, en accordant une attention démesurée aux briseurs de grève, en essayant de monter des pans de la classe moyenne les uns contre les autres (ici, les familles voulant accéder à la propriété contre les travailleurs et travailleuses) et en rejetant l’entièreté du blâme pour les bris de services liés au conflit de travail sur les syndicats.

Aucun expert ne s’est donné la peine d’examiner comment les politiques des employeurs ont pu contribuer à l’impasse dans les négociations, voire à l’ensemble de la crise du logement. La palme de la mauvaise foi revient au 98,5, qui, avec son habituelle médiocrité banlieusarde, a ressorti l’épouvantail des syndicalistes venant faire de l’intimidation sur les chantiers.

Souhaitant réellement comprendre les enjeux qui touchent la construction résidentielle, je m’entretiens avec Alexandre Ricard, président de la FTQ-Construction et porte-parole de l’Alliance syndicale.

Orian Dorais : Pour commencer, quelles sont vos revendications dans le cadre de cette négo?

Alexandre Ricard : Il faut comprendre que l’industrie, au Québec, se divise en quatre grands secteurs: institutionnel-commercial et industriel, voirie, génie civil, puis résidentiel. Dans les trois autres secteurs – et nous en sommes très fiers – l’Alliance a obtenu pour ses membres des augmentations salariales de 22% sur quatre ans.

En résidentiel, l’APCHQ refuse d’aller au-dessus du 18%. De notre côté, nous demandons une hausse de 22% dans le sous-secteur du résidentiel lourd (bâtiments de 5 ou 6 étages) et de 24,5% dans le résidentiel léger (4 étages ou moins). Avec ces taux, on harmoniserait les quatre conventions, mais, même là, il y aurait encore des disparités entre les autres secteurs et le résidentiel, surtout le léger.

Je vous donne un exemple : en ce moment, un charpentier-menuisier œuvrant dans le résidentiel léger fait en moyenne 10% de moins (environ 4$ de l’heure) que quelqu’un pratiquant exactement le même métier, mais dans les autres secteurs. Les hausses que nous demandons ne vont même pas mettre fin à l’écart, mais elles vont l’empêcher de se creuser. Ça devrait aussi être une priorité pour l’APCHQ, sinon elle va avoir des problèmes majeurs de rétention et de renouvèlement de main-d’œuvre.

O.D. : Oui, justement, comment se fait-il qu’elle soit aussi intraitable, alors que ç’a été beaucoup plus facile de régler aux autres tables ?

A.R. : C’est que l’APCHQ a la prétention d’être la défenseuse du portefeuille des citoyens. Elle affirme que d’accéder à nos demandes ferait exploser le coût des propriétés. Mais, si elle est si inquiète de la crise du logement, pourquoi est-ce qu’elle ne demande pas que les promoteurs diminuent leurs profits faramineux ? Pourquoi elle ne parle pas de la spéculation ? Des taux hypothécaires ? Des taxes ? Du prix des matériaux ?

Si l’APCHQ n’aborde pas l’ensemble de ces facteurs, elle ne peut pas prétendre que son but principal est l’abordabilité immobilière. De toute façon, les hausses de salaire pour nos membres n’auraient qu’un impact très mineur sur la hausse du prix des maisons.

Prenez le chiffre de 55 000$ qui circule beaucoup. L’employeur insinue que cette augmentation va s’appliquer à toutes les nouvelles propriétés, s’il acquiesce à nos demandes. La réalité, c’est que ce chiffre est basé sur l’augmentation prévue du coût d’une maison unifamiliale coûtant en ce moment 660 000$.

Ce type de maison représente 14% des unités construites… Et cette augmentation, si elle survient, ne serait pas immédiate, mais se ferait sur quatre ans. Par ailleurs, je mentionne que nos membres, dont plusieurs habitent en région, vont réinvestir leurs salaires dans leurs communautés. Est-ce qu’on peut en dire autant des promoteurs ?

O.D. : Auriez-vous un mot à dire sur les – multiples – sorties de Jean Boulet sur le conflit? Craignez-vous une loi spéciale?

A.R. : C’est vrai que les deux dernières grèves dans le secteur de la construction, en 2013 et 2017, ont été supprimées par des lois spéciales, mais nous avons gagné la contestation de celle de 2017. En fait, les tribunaux ont plus d’une fois confirmé que l’exercice du droit de grève est protégé, donc le gouvernement ne pourra pas forcer un retour au travail aussi facilement.

Je pense que le ministre du Travail a été imprudent avec ses commentaires. Moins de dix heures après le début du conflit, il est allé dire qu’il « ne sera pas patient ». Depuis, il essaie de se rattraper et de dire que c’est un conflit privé, qui va devoir se régler sans son intervention, mais le mal est fait.

Plus le gouvernement va s’en mêler, moins l’association patronale va voir l’intérêt de négocier, parce qu’elle va juste attendre qu’une loi spéciale mette fin au conflit. Les commentaires du ministre Boulet ralentissent la négociation au lieu de l’accélérer.

O.D. : Sinon, comment s’est déroulée la mobilisation de vos membres sur le terrain?

A.R. : On a vu une très belle solidarité à travers tout le Québec! Beaucoup de membres se déplacent sur les lignes de piquetage. Des fois, certaines entreprises ont simultanément des projets en résidentiel et dans d’autres secteurs, donc elles vont envoyer les gens qui devraient débrayer en résidentiel vers d’autres chantiers. Ç’a amené certains médias à dire que les membres ne respectent pas la grève, c’est complètement faux.

Nous avons effectué des visites – pédagogiques et pacifiques – sur certains sites pour sensibiliser les travailleurs et travailleuses à l’importance de respecter la grève, ce qui est toujours bien reçu. Par contre, on a vu beaucoup d’agressivité de la part de certains employeurs, qui avaient un ton très hargneux face aux grévistes sur les lignes de piquetage.