L’auteur est professeur à la retraite de Polytechnique Montréal

Le gouvernement clame que le Québec peut se décarboner, donc procéder à l’électrification complète de tous les secteurs de la société, d’ici 2050. Idée simpliste, s’il en est une. Ça sera plus complexe et plus difficile que ce que prévoient les politiciens et économistes, qui ont généralement une vision réductrice, à court terme et peu consciente des limites physiques de la planète. Mais, rappelons un fait essentiel, le dérèglement du climat s’accélère et les émissions de gaz à effet de serre en sont la cause, il faut donc décarboner tout ce qui peut l’être.

Pour aborder cette transformation avec méthode, il est nécessaire en tout premier lieu de procéder par les étapes suivantes : 1) Évaluer l'état actuel de la consommation énergétique. 2) Évaluer les efforts requis pour électrifier tout ce qui peut être électrifié. 3) Proposer des scénarios de croissance et de décroissance énergétique, qui permettront de baliser ce qu’il est possible de faire. Nulle part, on ne trouve trace d’une telle approche dans les documents publics du gouvernement.

Selon les données de la chaire en énergie des HEC, en 2022, le pétrole et le gaz naturel ont compté pour 51 % de la consommation d’énergie totale, l’électricité pour 41 % et la biomasse pour 8 %. Il y a donc un gros travail de décarbonation.

Que propose Hydro-Québec, selon son Plan d’approvisionnement 2022-2035 ? Un seul scénario où la grande industrie, principalement étrangère et reliée aux métaux et aux batteries, accaparera la portion la plus importante de la nouvelle production électrique, soit une augmentation de 55 % de son allocation électrique d’ici 2035, tandis que les PME locales verront leur approvisionnement baisser d’environ 1 %.

Ces compagnies locales seront donc incapables de s’électrifier et, pourtant, ce sont les principaux employeurs dans le domaine industriel. Autre impact pour les PME, leur croissance ne pourra donc se faire que par l’usage accru de combustibles fossiles. Pour ce qui est du secteur du bâtiment, l’augmentation de la consommation électrique semble rester modeste, selon ce plan. Cette proposition d’Hydro-Québec, fortement teintée par les désirs gouvernementaux, ne peut être qu’irréaliste.

Du fait que le débat sur l’énergie est très vif actuellement, avec la tournée du PGIRE (Plan de gestion intégré des ressources en énergie) et avec les débats à l’Assemblée nationale du projet de loi 69, il me semblait qu’un élément important était manquant dans le paysage, soit le point (3) cité plus haut. J’ai donc procédé à une mise en équation des besoins de consommation d’énergie pour les trois principaux secteurs de la société, soit le transport, le bâtiment et l’industrie, en considérant deux secteurs difficilement électrifiables à moyen terme, soit d’ici 2050, que sont le transport aérien et une portion de l’industrie traitant les minéraux, dont les cimenteries.

Le point de départ des calculs prend en compte le nombre d’habitants au Québec et la consommation d’énergie en 2022. Cinq scénarios ont été analysés, un premier que l’on peut appeler scénario de référence, considère une croissance zéro des deux indicateurs. Puis, deux scénarios de croissance, l’un faible et l’autre plus élevé, proposant une croissance de la population et de la consommation d’énergie de 1 % par année. Et, enfin, deux scénarios de décroissance. Idée mal reçue par beaucoup, mais qu’il faut analyser pour mettre en relief les écarts possibles. Ces cinq scénarios permettent de couvrir une gamme représentative des possibilités et contraintes pour électrifier d’ici 2050 la majorité de nos besoins.

Selon le scénario de croissance zéro, en 2050 Hydro-Québec devra produire 137 TWh supplémentaires pour arriver à une électrification de plus de 81 %. Pour illustrer la difficulté de produire ce surplus d’électricité, j’ai converti ce chiffre de 137 TWh en équivalent éoliennes géantes de 6 MW chacune, ce sont des éoliennes de 200 mètres de haut. Il serait nécessaire de construire et mettre en place 7 433 éoliennes. C’est énorme, et tout cela en moins de 25 ans. Si la comparaison est plutôt faite en termes de barrages hydroélectriques, il serait nécessaire de construire 16 complexes équivalents à la Romaine.

Ces chiffres montrent l’impossibilité de répondre à la demande de décarbonation sans diminution de la demande. L’accès aux matériaux critiques et à la main-d’œuvre seront des obstacles importants. De plus, des investissements pharaoniques en capitaux seront nécessaires, et pour finir, le temps va manquer.

Regardons le scénario de croissance maximale. Les calculs montrent qu’il serait nécessaire de construire 10 735 éoliennes de 6 MW pour une production de près de 200 TWh d’électricité supplémentaire, ce qui correspond au scénario optimiste d’Hydro-Québec d’ici 2050. Ce scénario n’est absolument pas réaliste en considérant que, depuis les 25 dernières années, il s’est construit au Québec 2 200 éoliennes, généralement de plus petite puissance. Même constat si ce sont des barrages, ou un mix des deux filières.

Le scénario de décroissance maximale indique que 4 973 nouvelles éoliennes de 6 MW devront être installées et qui produiront 91 TWh d’électricité supplémentaire d’ici 25 ans, ce qui semble pouvoir être une cible envisageable. On constate que le scénario de croissance maximale représente plus du double du nombre d’éoliennes à bâtir par rapport au scénario de décroissance maximale.

Le Québec n’est pas le seul joueur sur l’échiquier de la transition énergétique. Tous les pays, que ce soit du nord ou du sud, sont dans la course pour s’approprier les matières premières nécessaires à cette transformation, la compétition est de plus en plus forte sur la scène internationale, ce qui ne peut que faire augmenter les prix et diminuer la disponibilité. Ne pas oublier les dégâts environnementaux que tous ces projets vont faire subir aux écosystèmes, aussi bien au niveau de l’extraction, la transformation et l’installation des équipements.

Décarboner la société québécoise est une nécessité, mais le gouvernement a d’autres objectifs : Augmenter la production industrielle d’exportation et augmenter la production électrique privée au détriment d’Hydro-Québec. Vouloir tout décarboner en augmentant en même temps l’offre d’électricité pour un accroître le développement industriel est voué à l’échec.

Voies de sortie de ce piège : Améliorer l’efficacité énergétique de tous les secteurs est une partie de la solution. La sobriété est l’autre partie de la solution, mais doit impliquer tous les acteurs.

L’avenir doit se décider collectivement.