L’auteur est syndicaliste.
Dernièrement, l’aile jeunesse de la CAQ a choisi comme thème de son prochain congrès « Ça va brasser ». La Commission Relève de la CAQ (CRCAQ) invite le parti et, par le fait même, le gouvernement du Québec à s’attaquer aux travailleuses et travailleurs du Québec.
Selon ce qu’ont rapporté des médias, trois résolutions seront discutées au congrès de la CRCAQ. Une première viserait à restreindre l’utilisation des cotisations des membres « afin qu’elles ne servent pas à des fins politiques ou partisanes ».
Une deuxième rendrait obligatoire la publication détaillée des dépenses des associations et de leurs dirigeants et, finalement, la CRCAQ souhaite qu’un vote à la majorité de l’ensemble des membres soit requis, lors d’une décision majeure, comme une grève. Sous prétexte que les associations syndicales doivent respecter le mandat qui leur est attribué, soit de représenter tous leurs membres.
De vieilles idées de l’ère Harper
À la lecture de ces revendications, je me suis demandé si c’était vraiment la volonté des jeunes caquistes ou plutôt une commande du chef du parti. Normalement, on s’attend à ce que l’aile jeunesse d’un parti politique mette de l’avant des idées innovatrices. Mais, là, c'est tout le contraire.
Ce sont de vieilles idées de droite qui datent de plusieurs dizaines d’années. Le gouvernement Harper s’en était d’ailleurs inspiré, lors de son dernier mandat, en déposant des projets de loi qui, sous le couvert d’une amélioration de la démocratie syndicale, avaient plutôt comme véritable objectif de museler les associations syndicales des travailleuses et de travailleurs.
Je tiens ici à souligner l’utilisation des mots « travailleuse et travailleur », parce que toutes ces mesures de muselage ne sont jamais proposées pour les syndicats d’employeurs que sont, par exemple, les conseils du patronat, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante ou encore les fédérations des chambres de commerce.
La définition du dictionnaire d’un « syndicat » étant « association, qui a pour objet la défense d’intérêts professionnels. Syndicat ouvrier, syndicat patronal ». Vous n’avez qu’à consulter la mission de ces associations et vous constaterez qu’elles ont toutes comme mandat la défense des intérêts de leurs membres, tout comme les syndicats de travailleuses et de travailleurs. Pourtant, elles ne sont jamais visées par les mesures de muselage proposées par la droite.
L’action politique syndicale
Toutes les associations syndicales, quelles qu’elles soient, doivent pouvoir intervenir au plan politique, que ce soit dans le processus législatif ou électoral. Un syndicat qui n’intervient pas dans la sphère politique manque à son mandat de représentation de ses membres. Pire encore, les personnes qui voudraient limiter l’action politique des syndicats ouvriers portent une attaque directe aux droits des travailleuses et des travailleurs.
Imaginer une société où un gouvernement pourrait déposer des projets de loi, qui affectent le quotidien des travailleuses et des travailleurs, comme le projet de loi 89, qui est venu chambarder le droit de grève, ou le projet de loi 59, qui a été une refonte totale des lois en santé-sécurité du Québec. Ou, encore, lorsque le gouvernement nie une crise du logement pourtant évidente aux yeux de tous.
Dans cette belle société proposée par nos « bons amis » de la droite, toutes les associations patronales pourraient participer au processus législatif en faisant des représentations politiques, mais pas les syndicats ouvriers ! Non, pas eux !
Parce qu'il aurait été décidé que les syndicats ouvriers doivent être actifs, uniquement pour ce qui se passe dans les milieux de travail. Vous diriez que c’est aberrant, un déni total de démocratie. C’est pourtant ce que l’on fait, lorsqu'on veut limiter l’action politique des syndicats ouvriers.
Il en va de même pour la politique électorale, les syndicats ouvriers doivent pouvoir intervenir en posant des questions aux différents partis politiques, leur soumettre les attentes de leurs membres et informer leurs membres des programmes politiques des différents partis politiques.
Les finances syndicales
Concernant les dépenses des dirigeants syndicaux. Il faut être clair. Lorsqu'il s'agit de fraude ou d’une utilisation abusive des cotisations syndicales, il faut que cela soit dénoncé. S’il y a des gestes illégaux de poser, ils doivent être réprimés.
Le Code du travail du Québec prévoit déjà que les associations syndicales doivent divulguer leurs états financiers, une fois l’an, et en remettre une copie gratuitement aux membres qui en font la demande.
J’ai œuvré plus de trente ans au sein du monde syndical, et la réalité est que la très grande majorité des représentantes et représentants syndicaux effectuent leur travail, souvent de façon bénévole, que des mécanismes de surveillance des finances syndicales sont en place et fonctionnent, que chaque fois – même si c’est rare – qu’une fraude ou une malversation est commise, le syndicat qui en est victime prend les mesures nécessaires pour que les personnes soient, le cas échéant, traduites en justice et que de nouveaux processus de contrôles soient mis en place, afin d’éviter que ça se reproduise.
Le vote syndical
Concernant la proposition voulant que des votes, comme les votes de grève, soient pris à la majorité de l’ensemble des membres représentés par le syndicat, elle est tout à fait aberrante. En démocratie, on ne demande jamais de prendre en compte la majorité du total des personnes que l’on représente.
La CAQ a été élue par moins de 40%, non pas par la population totale du Québec, mais des personnes qui se sont prévalues de leur droit de vote. Et, pourtant, tous les jours, ce gouvernement, élu par une faible proportion de l’ensemble de la population, prend des décisions qui affectent toute la population.
Dans ma carrière syndicale, j’ai présidé des dizaines d’assemblées avec un vote de grève à l’ordre du jour. Ceux et celles qui pensent que tout ce qu’un dirigeant ou une dirigeante syndicale doit faire, pour obtenir un vote favorable à la grève, est de se présenter devant ses membres et leur dire « Votez pour la grève et c’est réglé ! », vous vivez dans un monde de rêve.
Un vote en faveur d’une grève est ce qu’il y a de plus difficile à obtenir. D'abord, au plan logistique, il faut trouver un ou des moments où le maximum des membres pourra participer. Un vote obtenu dans une assemblée avec la présence d’une minorité de membres est, d’un point de vue stratégique, très néfaste pour un syndicat.
D’abord, parce que l’employeur sait toujours ce qui se passe dans l’assemblée et il se chargera de dire au syndicat que son vote est peu significatif, parce qu’il est appuyé par peu de membres. De plus, les membres, qui n’auront pas pu participer au vote, ne se sentiront pas liés et solidaires du vote. Donc, même si ce vote serait tout à fait légal, au sens du Code du travail, il ne serait pas très utile pour le syndicat, voire nuisible.
La grève
Au plan humain, je n’ai jamais rencontré un groupe de travailleurs qui rêvait de faire la grève. Le déclenchement d’une grève est le moyen de pression ultime pour les membres d’un syndicat. Toutes les négociations, auxquelles j’ai participé, avaient une chose en commun : les membres doivent être convaincus que ce que nous proposons est la bonne chose à faire.
Qu’ils soient un petit groupe de dix ou plus d’un millier, chaque fois, nous devons les convaincre, parce que ce sont eux, qui paient le prix des actions que nous recommandons et la grève est le prix ultime.
Peu de gens le savent, mais, selon le Code du travail, l’employeur peut même demander que sa dernière offre soit présentée aux membres et soumise à un vote secret. Donc, un syndicat ne peut rien cacher concernant les enjeux de la négociation.
Nous devons également expliquer aux membres quel sera le montant de leurs prestations de grève. La grande majorité des syndicats ne peuvent accorder une prestation qui remplace totalement le salaire perdu. On nous demande souvent combien de temps va durer la grève et nous devons répondre que nous n’en avons aucune idée.
Il est essentiel de toujours dire la vérité aux membres, afin qu’ils prennent une décision éclairée. Comme je l’ai souvent dit, même s’il est difficile d’obtenir un vote de grève fort, il est encore plus difficile de maintenir la solidarité du groupe à mesure que les jours de grève passent.
Ce n’est là qu’un aperçu de ce qui se passe et des objectifs à atteindre durant une assemblée syndicale en vue d’un appui à la grève. On est loin du processus simple que nos « bons amis » de la droite tentent de nous faire croire.
Le nombre de grèves
Il y a une autre donnée très importante, qui est totalement évacuée de la conversation, c’est le nombre de conflits de travail. Dans ma carrière syndicale, j’ai participé à près d’une centaine de négociations. Il ne s’est déclenchée que quelques grèves, même après avoir obtenu, dans presque la totalité des cas, un vote favorable à la grève. Au Québec, c’est environ 5% des négociations qui aboutissent à un conflit de travail.
Pour ma part, vouloir rendre plus difficile l’obtention d’un soutien à la grève, et ce, en plus du fait que le ministre Boulet est venu, avec l’adoption du projet de loi 89, faire pencher la balance du rapport de forces en faveur des employeurs, est totalement méprisant envers les travailleuses et les travailleurs. J’en suis venu à me poser la question « Pourquoi la CAQ déteste-t-elle tant les travailleuses et les travailleurs ? »

