« Qu’est-ce qu’un francophone ? », se demande le commissaire à la langue française dans le Cadre théorique qui sous-tend son rapport Le français comme langue commune. Comprendre le recul, inverser les tendances. Cette question de Benoît Dubreuil correspond au titre du chapitre de Jean-Benoît Nadeau dans Le français en déclin ? (Del Busso, 2023), dirigé par Jean-Pierre Corbeil, Richard Marcoux et Victor Piché. Avec de pareils maîtres à penser, on devine la suite.
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
Dubreuil considère qu’en l’absence d’assimilation, que l’on définisse une personne comme francophone par sa langue maternelle ou par sa langue parlée le plus souvent à la maison, ou langue d’usage, « ne soulève pas de difficultés particulières ». La Palice n’aurait pu dire mieux.
Les difficultés surgissent avec l’assimilation : « Mais qu’en est-il d’une personne dont le français est la langue maternelle, mais qui a par la suite adopté l’anglais et qui s’exprime aujourd’hui plus aisément dans cette langue ? Qu’en est-il encore d’une personne qui n’a appris le français qu’à l’âge adulte, mais qui en fait aujourd’hui un usage prédominant dans sa vie de tous les jours ? »
C’est simple comme bonjour. Le premier individu est un francophone anglicisé. Le second, un allophone – ou anglophone – francisé. On peut être francophone selon sa langue maternelle ou selon sa langue d’usage. Tout dépend du moment en question. Celui de la petite enfance ou du recensement.
Le commissaire emprunte plutôt un cul-de-sac : « Il est possible d’éviter les difficultés en adoptant une définition plus inclusive […], par exemple, l’ensemble des personnes ayant une certaine connaissance du français. Cette approche n’est pas illégitime. C’est d’ailleurs celle qui est utilisée lorsqu’on [c’est-à-dire Marcoux] cherche à déterminer le nombre de ‘‘francophones’’ à l’échelle mondiale. Elle a néanmoins l’inconvénient de masquer les écarts importants qui peuvent exister quant aux compétences, aux attitudes et aux motivations des locuteurs du français. »
Disons-le plus carrément. On peut avoir une « certaine connaissance » du français sans jamais le parler.
Dubreuil déclare finalement forfait. « De notre point de vue, il n’est pas nécessaire […] d’asseoir une définition univoque des groupes linguistiques. Notre cadre théorique s’appuie plutôt sur l’idée que chaque personne possède un répertoire linguistique, c’est-à-dire un ensemble de compétences couvrant une ou plusieurs langues […]. Chaque personne dispose aussi d’attitudes par rapport aux langues (positives, négatives ou neutres), ainsi que d’attentes par rapport à la langue qui doit être utilisée dans tel ou tel contexte. »
Compliqué ? Le reste est à l’avenant.
Adieu francophones, groupes linguistiques, assimilation. Adieu à un pan de savoir qui fait ressortir comme nul autre l’urgence d’agir pour résoudre la présente crise. Dubreuil s’en balance : « Nous sommes […] convaincus d’avoir réussi à produire une synthèse cohérente […] des approches les plus pertinentes à l’analyse de la situation linguistique du Québec actuel. »
Un suivi bâclé du français comme langue d’usage
Un graphique tient lieu au commissaire de suivi du français comme langue d’usage. Il ne zieute, dit-il, que les réponses uniques, sans avoir « procédé à une répartition des réponses multiples. » Comme justification, il avance entre autres que « les changements apportés aux questions sur les langues parlées à la maison [au recensement de 2021] ont réduit de façon importante le nombre de réponses multiples au Québec. »
Vérification faite, son graphique se fonde au contraire sur l’ensemble des données, simplifiées de façon standard en répartissant les réponses multiples de manière égale entre les langues déclarées. Par surcroît, loin de reculer, le français comme langue d’usage en combinaison avec une autre langue a progressé en 2021. Notamment grâce à une étonnante poussée de 52 % dans la fréquence des déclarations du français à égalité avec l’anglais.
Statistique Canada, ainsi que son analyste Éric Caron-Malenfant (voir « Les changements au contenu linguistique dans le recensement de 2021 : une mise au point », qu’il cosigne avec Corbeil dans Le français en déclin ?), passent ce phénomène sous silence. En matière de langue, mieux vaut consulter soi-même les données que de faire confiance à ce qu’en racontent des intéressés.
Les porteurs du bilinguisme anglais-français
Dubreuil se borne à noter l’évolution de la connaissance du français et de l’anglais dans l’ensemble de la population du Québec, assortie d’explications convenues, genre « la croissance continue du bilinguisme anglais-français […] est principalement portée par l’investissement toujours plus grand des francophones dans l’apprentissage de l’anglais. » Mais d’où sortent donc ces « francophones » ? Honnis soient les groupes linguistiques, non ?
Bravons ce blocage à la Corbeil. Entre 2001 et 2021, la connaissance de l’anglais parmi les Québécois francophones (langue maternelle) est passée de 36,6 à 42,3 %, alors que celle du français parmi les anglophones n’est passée que de 66,7 à 67,8 %.
Instructif, le recours aux groupes linguistiques ? S’en priver relève de l’ignorance volontaire.
Une mise en œuvre incohérente et inadmissible de la PLOP
Le commissaire emploie la PLOP (première langue officielle parlée) pour estimer l’utilisation « potentielle » du français. D’entrée de jeu, son schéma explicatif du calcul de la PLOP est défectueux. Il passe à côté des allophones (langue maternelle et d’usage) bilingues anglais-français, qui forment la majorité des Québécois ayant à la fois le français et l’anglais comme PLOP.
Dubreuil passe aussi sur la tache originelle qui disqualifie cet indicateur. La PLOP priorise la langue maternelle sur la langue d’usage. Elle compte ainsi un francophone anglicisé comme un utilisateur potentiel du français, alors qu’il s’agirait plutôt d’un utilisateur potentiel de l’anglais (lire « Une démystification de la PLOP de Statistique Canada » et «Un autre pas vers un Québec bilingue», L’aut’journal, mars 2017 et novembre 2024).
Dubreuil a beau garantir par ailleurs que « la PLOP ne permet pas de mesurer un transfert linguistique [c’est-à-dire l’assimilation] ni d’estimer le nombre de « francophones » ». Il s’en empare dans ses Études complémentaires pour estimer le nombre de « francophones » parmi la population, la main-d’œuvre ou la jeunesse. À tel point que « de PLOP française » et « francophone » finissent par faire figure de synonymes.
Le comble, c’est que le commissaire y emploie aussi la PLOP pour mesurer l’assimilation ! « La bonne tenue de l’anglais […] s’explique par sa capacité élevée à recruter de nouveaux locuteurs […]. Ainsi, en 2021, le ratio était de 1,48 [ce qui représenterait un bénéfice de 48 %] entre la part de la population québécoise ayant l’anglais comme PLOP (13,0 %) et la population de langue maternelle anglaise (8,8 %). À l’inverse, le ratio équivalent pour le français n’était que de 1,08 [soit un bénéfice de 8 %]. Les effets de cet écart [de 48 à 8 %, ou de 6 à 1] sont un affaiblissement relatif du poids du français par rapport à l’anglais pour les indicateurs de la langue maternelle, de la langue parlée à la maison et de la PLOP. »
Dubreuil fabule. La PLOP ne convient pas pour mesurer l’assimilation. Par exemple, un allophone, langue maternelle et d’usage, qui connaît le français mais non l’anglais est de PLOP française. Cependant, il ne le sera plus aussitôt qu’il apprend l’anglais. Il devient alors possible que lui-même et ses enfants éventuels ne soient jamais ni de langue maternelle, ni de langue d’usage, ni de PLOP française. Et inversement pour un allophone qui n’a l’anglais comme PLOP que parce qu’il connaît l’anglais sans encore connaître le français.
L’assimilation ne s’apprécie adéquatement qu’en comparant la composition de la population selon la langue d’usage à celle selon la langue maternelle. Chassez les groupes linguistiques, ils reviennent au galop.
On constate alors que le pouvoir d’assimilation de l’anglais domine celui du français bien plus fortement encore que ne le donne à penser le commissaire, soit par un facteur de neuf à un, au lieu de six à un. Ignorance volontaire, quand tu nous tiens !

