Sa querelle enfantine avec Elon Musk pourrait quasiment être drôle, si elle n’avait pas lieu entre deux des hommes les plus puissants du monde. Derrière cette apparente gaminerie, il ne faudrait pas oublier qu’ils peuvent tous deux mener le monde vers encore davantage d’instabilité.

Cherchant à ramener le monde à l’époque où les États-Unis le dominaient outrageusement, soit au début de la Guerre froide, Trump utilise des moyens de propagande peu subtils, comme à l’époque de l’ordre bipolaire.

Une langue pour imposer son ordre international

Son Dôme d’or rappelle le projet Star Wars inventé par le président Reagan, il y a 40 ans, au moment où il qualifiait l’URSS d’« Empire du mal ». Un bouclier devait protéger les États-Unis de toute attaque soviétique. L’impossibilité technique d’un tel projet n’a pas empêché Reagan d’atteindre son double objectif : montrer sa fermeté face à son ennemi, tout en gavant le public américain d’images rassurantes feignant la surpuissance. Le Dôme de Trump est en or alors que celui de Reagan était étoilé. Autre temps, autre mythe : même procédé.

En 2004, le président Bush fils a lui aussi laissé planer la création d’un dôme protecteur, alors qu’il débutait sa « war on terror » dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. Tant pour Bush fils que pour Reagan, l’imaginaire déployé a surtout servi à justifier des actes de guerre et une augmentation du budget militaire. Il n’en est pas autrement pour Trump.

En quelques mois, ce dernier a réussi à imposer son ordre du jour en pervertissant la langue internationale en fonction de son propre langage, comme il le fait en politique intérieure depuis 2016. Mark Carney ne rate d’ailleurs aucune occasion d’avoir recours à la langue trumpienne quand elle sert ses intérêts. Ainsi, le premier ministre ne parle-t-il plus de la recherche d’une nouvelle entente commerciale avec Washington, mais d’une « entente économique et sécuritaire ».

Un complexe militaro-industriel canadien

La rhétorique guerrière, déjà présente avant cette année, mais exacerbée par Trump, prend de l’ampleur un peu partout. Carney, en financier vorace, flaire la bonne affaire. Il laisse entendre que le Canada atteindra, dès cette année, la cible de 2% du PIB en dépenses militaires fixée par l’OTAN. Sa justification : l’économie canadienne développera un complexe militaro-industriel.

Déjà, Doug Fort fait adopter sous le bâillon la loi 5, qui permet à l’Ontario d’augmenter significativement l’extraction des minéraux nécessaires à la technologie militaire. François Legault en fait de même avec la loi 69 sur l’énergie.

Le premier ministre québécois affirme même que la haute technologie du Québec est un atout important pour l’industrie de l’armement. En bon autonomiste, qui se fait croire qu’il défend le Québec, Legault ouvre grand la porte à une nouvelle dépossession des Québécois. Karl Blackburn, candidat à la chefferie du PLQ, affirme quant à lui que le Québec a plusieurs avantages lui permettant de devenir un joueur important dans l’industrie militaire (chantier naval, aérospatial, intelligence artificielle, etc.).

Pour rationaliser les dépenses, Carney veut faire du Canada une seule économie, sans égard aux besoins et aux spécificités du Québec, tout en ne déplaisant pas à Trump. Au sujet du Dôme d’or, il avance prudemment : « Oui au bouclier, mais… » Mais quoi? Quelles concessions devra-t-il faire?

Au service des États-Unis

Il va de soi que Trump s’intéresse aux ressources naturelles (en particulier les minerais stratégiques et les minéraux rares) du Canada et au passage de l’Arctique en cette ère de réchauffement climatique et de tensions avec la Russie et la Chine. C’est ce qui explique en partie sa lubie du 51e État.

Carney marche d’ailleurs au pas et affirme, pour sa part, vouloir faire du Canada une superpuissance énergétique. Il reprend ainsi le rôle que les États-Unis imposent au Canada depuis plus d’un siècle : fournir les matières premières et l’énergie à faible coût à une économie américaine, qui se charge de les transformer et d’en récolter la plus-value.

Si le premier ministre fédéral insiste sur des projets (toujours inexistants) de pipeline from coast to coast, il est fort à parier que c’est pour mieux passer sous silence les projets, bien réels, d’Hydro-Québec. Pour faire fonctionner toute cette industrie énergivore, la société d’État semble être une vache à lait capable de nourrir plusieurs mégaprojets. On peut penser à des centres de données, des serveurs et des infrastructures informatiques, qui font du Québec une terre d’accueil toute désignée. Michael Sabia, bon libéral de l’époque Charest, était aux commandes d’Hydro-Québec pour faciliter le tout.

Une participation accrue?

Mais souhaitons-nous vraiment participer à cette militarisation croissante du monde? Carney évoque de plus en plus directement une entente sécuritaire avec l’Union européenne, en plus d’une entente avec les États-Unis. Le Canada, déjà objet de convoitise à cause de sa position géostratégique, qui prend de l’importance, et de ses ressources en eau potable et autres ressources naturelles, a-t-il intérêt à suivre la politique trumpienne, qui n’est rien d’autre qu’un retour à l’impérialisme du 19e siècle? Comment ne pas s’apercevoir que plus d’ententes de sécurité rendent le monde moins sécuritaire?

Jour après jour, la géopolitique mondiale devient plus instable, plus imprévisible. Sergueï Karaganov, l’un des principaux conseillers de Vladimir Poutine en matière de nucléaire, écrivait même en 2024 dans la revue Le grand continent : « Pendant de nombreuses décennies, la paix relative dans le monde a reposé sur la peur des armes nucléaires. Ces dernières années, avec l’‘‘accoutumance’’ à la paix, la dégradation intellectuelle mentionnée précédemment et l’affaiblissement de la conscience des sociétés et des élites, un ‘‘parasitisme stratégique’’ s’est développé : la guerre, même nucléaire, n’est plus redoutée ».

Le coût de la dépendance

Qui plus est, si le Canada atteint effectivement la cible de 2% de son PIB, où coupera Carney? Et, par le fait même, où pigera la CAQ pour financer cet effort de guerre? En santé et en éducation, comme toujours. Puis on s’en prendra aux syndicats, comme l’indique déjà le ministre Drainville, qui appelle à « frapper dans le nid de guêpes ».

Face aux menaces de Trump, Carney a décidé de négocier des ententes qui lient sécurité et commerce. Il espère s’entendre avec l’intimidateur, avant le prochain sommet du G7 de la mi-juin. Il nous place devant un choix intenable. À moyen terme, la population devra choisir entre son portefeuille et sa sécurité. D’un côté, une entente économique pas trop défavorable, couplée à un traité ou une entente franchement défavorable en matière de sécurité. De l’autre, un refus de l’entente sécuritaire américaine et une entente économique franchement néfaste. À la place du Dôme d’or que fait miroiter Trump, Carney se retrouvera avec une entente rouillée.

Le Québec pourra-t-il faire entendre sa voix? Bien sûr que non. Il faudra néanmoins que le Bloc amène ces questions de la plus haute importance dans l’espace public. Il est impératif que le PQ fasse aussi de cet enjeu un cheval de bataille.

Une industrie militaire au Canada? Attention aux chimères de la croissance portées par la guerre : de nouveaux débouchés nécessitent de nouvelles guerres. Et le Canada, habitué à vivre loin de tous les conflits, deviendra un endroit de moins en moins sécuritaire. C’est d’autant plus navrant puisque le contrôle du pouvoir militaire et des relations internationales échappe encore et toujours à notre nation.