Guy Rocher nous a quittés, à l’âge vénérable de 101 ans. Son décès amène naturellement le Québec à se pencher sur son imposant héritage. Dans ce contexte, un constat difficile, mais nécessaire s’impose : le plus grand legs de l’illustre sociologue, à savoir l’école publique québécoise, est en péril.

Lui-même critiquait la détérioration de notre système d’éducation, n’hésitant pas à parler de « gâchis humain » pour décrire l’école à trois vitesses. Notre société aura-t-elle enfin le courage de se doter d’un réseau scolaire digne de l’œuvre et des idéaux du grand pédagogue?

Rien n’est moins sûr, en cette rentrée 2025 particulièrement difficile. Il y a deux ans, Josée Scalabrini, présidente de la FSE, m’accordait un entretien où elle révélait qu’il y avait 6 000 profs non légalement qualifiés travaillant dans le public. Aujourd’hui, ce nombre s’élève à 10 400! Et 1 500 postes étaient vacants le jour du retour en classe.

La CAQ – qui nous a pourtant habitués aux échecs – a fait preuve d’une inaptitude révoltante tout au long de son mandat face aux problèmes en éducation. Est-il encore possible de sauver le rêve de Guy Rocher? J’en discute avec Jean-François Guilbault, président du syndicat de Champlain (CSQ).

Orian Dorais : Chaque année, on entend beaucoup parler de postes de profs vacants ou comblés par des gens non légalement qualifiés. Est-ce que ce phénomène vous affecte à Champlain?

Jean-François Guilbault : C’est clair! Parmi les centres des services scolaires couverts par notre syndicat, celui de Marie-Victorin est le plus touché. Je ne dis pas que tout est simple dans les autres centres, mais, historiquement, Marie-Victorin a souvent connu de grandes difficultés. Sur 4 500 profs qui travaillent là-bas, environ 700 n’ont pas de brevets!

Au CSS des Patriotes, cette proportion se situe entre 270 et 300 sur un total de 3 500 à 4 000 profs. Bien entendu, on est contents que les postes soient pourvus, qu’il y ait quelqu’un pour enseigner dans presque toutes les classes, mais il va falloir trouver d’autres solutions à moyen terme.

Dans les cinq prochaines années, on prévoit un départ massif à la retraite des profs qui ont atteint leurs 35 ans de service. En plus, on constate un exode du personnel qualifié – enseignant et de soutien – vers l’école privée, ou même vers d’autres professions.

O.D. : Auriez-vous des solutions pour ramener ces gens dans le public?

J.-F. G. : Il va falloir commencer par aborder un enjeu majeur qui est passé sous silence, soit la violence dans les classes. On voit une augmentation troublante des agressions verbales et physiques. Il y a de plus en plus d’invalidités en lien avec des incidents de cette nature. Les écoles manquent de ressources pour faire face à cette problématique. Il y a une banalisation de cette violence dans toutes les sphères de la société, y compris au niveau familial.

À vrai dire, il faut admettre que la génération qu’on disait des « enfants-rois » est devenue une génération de « parents-rois ». Plusieurs adultes veulent protéger leurs enfants à tout prix et leur éviter toute réprimande, même dans des cas très graves. Ces parents quérulents ont une panoplie de moyens pour faire prévaloir leur point.

On voit même une augmentation marquée des poursuites judiciaires de parents contre les écoles, ce qui fait en sorte que les CSS deviennent très timides quand vient le temps de prendre des mesures disciplinaires. Résultat, les jeunes se croient tout permis et ça augmente les risques.

Québec devrait agir pour rendre nos milieux de travail sécuritaires. Mais le ministère devrait aussi respecter l’autonomie enseignante, diminuer la charge de travail – les tâches inutiles sont légion – et témoigner de la reconnaissance aux gens qui œuvrent dans le milieu de l’éducation. Avec ça, on rapatrierait des gens dans le réseau. Mais, en ce moment, on ne voit que de l’hypocrisie, avec un ministre qui vante les mérites de l’école publique, tout en la saccageant.

O.D. : Justement, après avoir baissé le financement des cégeps de 150 millions $ ce printemps, la CAQ a annoncé des compressions de 570 millions $ dans le budget du ministère de l’Éducation. Parmi vos membres, comment s’est déroulée la mobilisation contre ces mesures draconiennes?

J.-F. G. : Le gouvernement a utilisé une stratégie un peu lâche en annonçant ses coupes au mois de juin. Il sait très bien que c’est le moment de l’année où les profs sont le moins disposés à se mobiliser, à cause de la correction et de la fatigue accumulée durant toute l’année.

Dans les syndicats et les CSS, on était en pleine planification de la rentrée 2025, donc tout le monde a été pris de court par l’annonce. Ç’a créé beaucoup d’incertitude, surtout au sein du personnel de soutien, qui est non conventionné et donc encore plus vulnérable à des politiques d’austérité. Les CSS et les directions ont eu à revoir drastiquement leurs plans d’effectifs pour se plier au nouveau budget.

Heureusement, la campagne Ensemble, unis pour l’école a mené à une mobilisation syndicale et citoyenne d’envergure, qui a forcé le gouvernement à reculer. Plus de 160 000 personnes ont signé la pétition contre les restrictions budgétaires.

C’est une victoire, mais on n’est pas dupes. Le gouvernement nous a tout de même retranché 30 millions de dollars, a décrété plusieurs gels d’embauche et il ne débloque pas les sommes nécessaires au bon fonctionnement du système scolaire. Par exemple, la majorité de nos écoles demeurent vétustes et les investissements en infrastructures sont chroniquement insuffisants. Les projets de rénovation sont rares.

O.D. : Si le gouvernement est avare pour le public, il est généreux envers les écoles privées. En 2024, il leur aurait accordé plus de 800 millions $ …

J.-F. G. : Encore récemment, une équipe australienne d’experts en pédagogie estimait que le modèle québécois était l’exemple à ne pas suivre. Le Conseil supérieur de l’éducation était arrivé à la même conclusion avant que Bernard Drainville ne l’abolisse. Ceci explique peut-être cela.

L’école à trois vitesses fait de nous les cancres du Canada depuis des années. Le privé et les programmes particuliers au public siphonnent les ressources du régulier, qui doit en plus composer avec l’intégration « sauvage » – si vous me passez l’expression – des élèves à besoins particuliers. Les gouvernements ont sabré dans les aides à la classe et dans les programmes adaptés, maintenant, les profs au régulier doivent gérer presque sans aide tous les plans d’intervention.

Je pense que, comme société, on doit prendre le temps de se demander comment on envisage l’avenir de l’école. Comme on l’a fait au temps du rapport Parent.