Je n’ai pas eu la chance de rencontrer l’historien Yvan Lamonde, décédé le 26 août dernier. Nous avons échangé par courriel à quelques reprises. Il a rédigé la postface de mon livre L’indépendance pour mettre fin à l’anormalité du Québec (ERQ, 2024). Là s’arrêtent mes interactions directes avec lui.

J’avais cependant l’impression de le connaitre. Rarement ai-je ressenti une connexion intellectuelle aussi forte avec un historien. C’est que l’histoire écrite par Yvan Lamonde est en soi une œuvre. Sa monumentale Histoire sociale des idées au Québec, qui s’étend de 1760 à 1965, divisée en quatre tomes comptant près de 2 000 pages, se lit comme un roman tant il maîtrisait l’art de raconter. Chose rare chez les historiens, il possédait une langue bien à lui, des tournures particulières, un regard à la fois neutre et personnel. Il était un écrivain.

Tous ceux qui l’ont connu évoquent sa gentillesse, sa disponibilité et son érudition. Sa curiosité infatigable lui a permis de publier plus de 50 livres et 150 articles scientifiques sur un demi-siècle!

Un défricheur

Lamonde a fait partie de ceux et celles qui ont défriché l’histoire intellectuelle du Québec. Il a fouillé, il a creusé, il a renversé. Il est en bonne partie responsable de la compréhension actuelle de l’histoire des idées de notre pays. Il a remué ce que l’on croyait savoir (comme la pensée de Lionel Groulx).

Il a mis en lumières des inconnus ou des méconnus (comme les femmes patriotes) et a ouvert de nouvelles avenues (comme les pratiques de lecture). Il a, en un mot, écrit une histoire des idées plus conforme à la réalité historique que celle qui avait cours avant lui, une histoire qui porte une attention particulière aux relations sociopolitiques de ceux et celles qui écrivent et réfléchissent.

L’histoire intellectuelle pratiquée avant lui n’était pas fausse, elle était simplement incomplète et tendancieuse. Longtemps aux mains des clercs, cette histoire des idées faisait la part belle à l’histoire religieuse, à l’influence du catholicisme importé de France, au conservatisme présenté comme monolithique avant 1960.

Sans nier ces aspects, Lamonde a nuancé ici et là le monolithisme de nos intellectuels. Il a remis le religieux à sa juste place en montrant qu’il existait aussi une histoire laïque, voire anticléricale, à côté de la toute-puissance de l’Église dans notre vie intellectuelle et politique.

Il nous a forcés à prendre conscience que les idées anglaises et américaines façonnaient aussi nos mentalités et marquaient notre identité collective. Il a rappelé que notre américanité, souvent mal assumée, nous définissait autant, sinon plus, que notre francité originelle.

L’idée d’indépendance

Mais ce qui fait à mon avis de Lamonde l’historien le plus important de sa génération est le fait qu’il ait arpenté et cadastré l’histoire intellectuelle de notre rapport au politique. Il a montré que notre rapport trouble et incomplet au politique asséchait notre culture et nos idées, et vice versa.

Dans Retourner les pierres (PUL, 2014), il résumait la chose par une formule lapidaire : nos ancêtres ont développé – et nous les poursuivons malheureusement – un « nationalisme culturel faute de nationalisme politique ». Croyant le pays inaccessible – voire le croyant superflu et inutile -, ils ont cherché à « survivre ».

On pourrait même dire que Lamonde a voulu, durant toute sa carrière, répondre à cette question singulière : comment un peuple ayant tout pour réussir a pu accepter de n’être qu’une province, qu’une annexe du pays de ses conquérants, se contentant de chercher à être un « peuple distinct » des Canadiens plutôt qu’un peuple indépendant, croyant que la finalité de son histoire était de se prémunir contre l’assimilation et l’acculturation plutôt que de prendre son destin politique en main?

Peu avant sa mort, il a fait paraître une étude qui lui tenait à cœur. Le titre annonce le projet : Nous demandons aujourd’hui ce que nous exigerons demain. L’évolution de l’idée d’indépendance du Québec au XXe siècle (PUL, 2025). L’historien y montre que l’idée d’indépendance, d’abord développée à droite entre les mains des clercs conservateurs, en est venue tranquillement à s’éloigner des préceptes religieux et à distinguer l’Église de l’État. Si la gauche des années 1960 s’est emparée de cette idée, il ne faudrait pas oublier, rappelle-t-il, que l’indépendance était – et l’est encore – aussi pensée à droite. C’est cette coalition qu’a tenté de réaliser le PQ de Lévesque.

La peur

Tout au long de cette histoire, nous dit Lamonde, il y a des « empêchements », au premier rang desquels se trouve la peur : « La peur est l’épistémè de l’histoire des Canadiens français et Québécois. » C’est cette peur qui engendre les autres empêchements. Notamment, l’idée que l’indépendance n’est pas un projet en soi, qu’elle doit être associée à un projet de société, qui change au gré des époques: « providentialisme, primauté du religieux, corporatisme, tradition, anti-gauche, socialisme, décolonisation », résume-t-il. Aucun de ces projets n’a su rallier une majorité claire. Je dis donc qu’il faut penser le politique pour lui-même : l’indépendance est une valeur en soi!

En ce sens, l’historien montre aussi que la Confédération est la « cible récurrente » des attaques nationalistes d’avant la Révolution tranquille. Mais c’est en tant que minorité du Canada que pensent ces nationalistes conservateurs. Longtemps, le sort des minorités francophones hors Québec empêche la recherche d’un État indépendant. La réalité concrète du Canada a cependant forcé le changement : « Le mouvement indépendantiste est né d’une désillusion à propos des partis, du bipartisme. Il n’y avait d’espoir pour cette mouvance qu’en étant ‘‘au-dessus’’ des partis, de la partisanerie ».

C’est pourquoi il me semble que l’indépendance doit être pensée d’abord hors des partis et sans projet social prédéfini. Mais j’ajoute que, si la Confédération a été ciblée constamment par les nationalistes, puis par les indépendantistes, même après 1960, elle l’a été dans un rapport pratiquement apolitique au Canada.

Ce que l’on a continué de reprocher au Canada – et qui serait la raison unique de faire l’indépendance –, c’est son irrespect envers notre langue et notre culture. La Confédération est vue par le prisme unique de notre « différence culturelle », de notre « identité » canadienne-française, puis québécoise. Pour le dire autrement, c’est en tant que minorité du Canada que nous nous présentons plutôt que comme un peuple en soi. C’est comme s’il fallait faire l’indépendance d’une minorité mal traitée plutôt que celle d’un peuple qui s’assume, sûr de son bon droit. C’est la peur, encore et toujours, qui revient.

Cette peur, expliquait Lamonde dans son maître-essai, Un coin dans la mémoire (Leméac, 2017), provient de la division de notre peuple qui n’a jamais été souverain, source originelle de toute notre histoire. « La division dans la conscience politique, écrit-il, division creusée par la désarticulation religieuse et vécue dans l’identité de Français devenus britanniques et américains » est devenue un « principe durable de neutralisation, comme une forme d’anesthésie reconduite ».

Cette anesthésie connait des soubresauts, comme en 1837, en 1917, en 1970, en 1980 et en 1995, mais se trouve reconduite dès les premiers échecs, vivotant de fatigue culturelle en fatigue politique. Le mouvement indépendantiste, dit l’historien en substance, devra faire la « suture du culturel et du politique ».

Lors d’une conférence portant sur les 40 ans de la Révolution tranquille, Lamonde affirmait que les réformes des années 1960-1970 auraient pu devenir réellement révolutionnaires si elles avaient vraiment mis fin aux deux dépendances de notre histoire : dépendance culturelle au conservatisme de l’Église et dépendance politique au colonialisme du Canada. La laïcité et l’indépendance, en somme.

Homme discret, trop peu connu du grand public, peut-être trop humble pour participer plus ardemment au débat public, Lamonde laisse une œuvre considérable qui peut nous aider à voir plus clair en nous-mêmes.