Les concepteurs de la loi 101 ont regardé l’assimilation bien en face. Ils en ont conclu que pour conjurer l’anglicisation du Québec il faut « orienter les options linguistiques des immigrants » (La politique québécoise de la langue française, Gouvernement du Québec, 1977). Cela exige que la société québécoise soit « globalement francisée ». Entre autres, le français doit devenir « véritablement la langue de travail et des affaires ». Et l’école anglaise « doit cesser d’être assimilatrice et doit donc être réservée à ceux pour qui elle a été créée ».
À l’origine de la loi 101, ce livre blanc de 1977 souligne de même « la menace assimilatrice [à laquelle sont sensibilisés les] Montréalais francophones qui assistent chaque année à l’érosion de leur majorité par l’effet […] de l’assimilation des Néo-Québécois à la minorité anglophone ». Nombre d’autres occurrences du verbe assimiler ou de ses dérivés et synonymes le parsèment. Qu’on cesse donc de prétendre que la loi 101 n’avait pas pour but d’agir sur l’assimilation !
Un commissaire aux yeux grand fermés
Dans son rapport de novembre dernier, le commissaire à la langue française Benoît Dubreuil se borne à confirmer que le français recule comme langue de travail et que langue des études supérieures et langue de travail sont liées. Sans se préoccuper du lien entre ces constats et l’assimilation. Pas étonnant que ses recommandations quant à la langue du cégep et du bac virent en eau de boudin.
Or, « L’assimilation est un fait de la vie », dixit Jean Chrétien dans son parfait franglais. Assimilation is a fact of life. Au recensement de 2021, 15 % des répondants ont déclaré avoir changé de comportement linguistique principal à la maison depuis leur enfance. Selon Statistique Canada, le va-et-vient quinquennal de l’assimilation est encore plus animé. 5 % des Canadiens ont changé de langue d’usage au foyer en 5 ans (Les changements de comportement linguistique à la maison, 2023).
L’organisme fédéral considère en effet que « Les changements concernant la ou les langues parlées le plus souvent à la maison sont un phénomène qui contribue grandement à l’analyse de la situation linguistique […] Ils témoignent de l’usage des langues officielles dans l’espace public (école, travail, commerces, etc.) et de l’intégration de ces langues dans la sphère familiale. » Témoignent, autrement dit, de l’influence qu’exerce l’usage de l’anglais ou du français au travail, au cégep ou au bac sur l’assimilation.
Langue des études supérieures, langue de travail et assimilation sont en fait naturellement liées (voir Libre-choix au cégep. Un suicide linguistique, Éditions du Renouveau québécois, 2017). Comblons donc le silence radio du commissaire Dubreuil à cet égard.
Langue de travail et assimilation
Virginie Moffet a relevé le lien entre langue de travail et assimilation au recensement de 2001 (Langue de travail : indicateurs relatifs à l’évolution de la population active et à l’utilisation des langues au travail, Office québécois de la langue française, 2006). Au Québec, 13 % des francophones, langue maternelle, qui travaillaient en anglais en 2001 parlaient l’anglais comme langue principale à la maison, contre 0,6 % parmi ceux qui travaillaient en français. Parmi les allophones qui s’étaient francisés ou anglicisés, sur le plan de leur langue d’usage au foyer, 71 % de ceux qui travaillaient en français avaient opté pour le français, contre 12 % parmi ceux qui travaillaient en anglais.
L’OQLF a passé cela sous silence dans son rapport subséquent sur la situation du français. Le lien signalé par Moffet demeure néanmoins aussi indéniable aujourd’hui. Au recensement de 2021, parmi les allophones qui s’étaient francisés ou anglicisés, quant à leur langue d’usage, 83 % de ceux qui travaillaient en français s’étaient francisés, contre 15 % parmi ceux qui travaillaient en anglais.
Cet écart dépasse celui de 50 points qui caractérise le lien entre langue des études supérieures et langue de travail (voir « Un tataouinage linguistique suicidaire », L’aut’journal, septembre 2025). Vingt ans d’observations confirment ainsi un lien tout aussi béton entre langue de travail et assimilation qu’entre langue des études supérieures et langue de travail. Il s’ensuit que langue des études supérieures et assimilation sont solidement liées aussi.
Langue des études supérieures et assimilation
Dubreuil était outillé pour constater ce lien. Son étude complémentaire Langue d’enseignement, utilisation du français au travail et choix linguistiques (2024) fait appel aux données de recensement sur la langue de travail. Le recensement nous renseigne toutefois sur l’assimilation aussi. Mais le commissaire a eu froid aux yeux.
L’usage des langues officielles à la maison selon le parcours scolaire des diplômés (Étienne Lemyre, Statistique Canada, 2025) confirme le lien boudé par Dubreuil. Sauf que Lemyre se limite à l’apport de l’assimilation aux minorités de langue officielle au Canada. C’est-à-dire, au Québec, à l’assimilation à l’anglais. Qu’il exagère, d’ailleurs, en comptant comme anglicisé à part entière tout francophone qui pratique le bilinguisme anglais-français à égalité à la maison.
Retenons-en seulement qu’au Québec en 2021, 20 % des jeunes adultes francophones diplômés d’un établissement postsecondaire anglais parlaient l’anglais comme langue d’usage au foyer, façon Lemyre. Contre 2 % des diplômés semblables d’un établissement français.
Apprécions plutôt de manière plus globale le lien entre langue des études, langue de travail et assimilation. Suivons notamment l’évolution 2011-2021 de l’apport de l’assimilation au français et à l’anglais parmi la cohorte recensée au Québec en 2011 à l’âge de 5 à 14 ans. Grosso modo, en 2011 cette cohorte était à l’école primaire ou secondaire. Âgée de 15 à 24 ans en 2021, elle était, toujours grosso modo, au cégep, à l’université ou aux premiers emplois. Un passage capital de la vie en matière de langue des études et assimilation.
En 2011, l’apport de l’assimilation au français parmi cette cohorte était légèrement supérieur à son apport à l’anglais (voir notre tableau). Or, parmi la même cohorte, rendue en 2021, l’apport à l’anglais a presque doublé, alors que celui au français a reculé. Devant ce renversement radical, comment ne pas voir l’influence, entre autres, du libre choix de la langue d’enseignement au cégep et au bac ?
Par l’intermédiaire ou non de la langue de travail, le libre choix en question contribue de même au bilan de l’assimilation parmi la cohorte âgée de 15 à 24 ans en 2011. Soit un apport additionnel de 9 000 à l’anglais, contre un recul de 1 700 pour le français. Recul qui signifie simplement que depuis 2011, moins d’allophones s’y sont francisés que de francophones qui s’y sont anglicisés.
Les deux suivis ci-dessus recouvrent la tranche de vie durant laquelle l’assimilation bat son plein. Un semblable suivi de la cohorte âgée de 0 à 44 ans en 2011 recouvre l’ensemble de la période de la vie où l’assimilation joue un rôle significatif. Il se solde par un apport additionnel de 30 100 à l’anglais, contre un recul de 1 800 pour le français. Au total, donc, en raison, entre autres, du libre choix de la langue des études supérieures, l’assimilation en milieu de vie québécois intervient exclusivement au bénéfice de l’anglais.
Dubreuil affirme dans son rapport vouloir « rétablir l’équilibre » et « stabiliser la situation du français ». Ses recommandations touchant la langue du cégep et du bac en sont aux antipodes, pour s’être fermé les yeux sur l’anglicisation qui sévit en sol québécois.
Paraphrasons le livre blanc de 1977. Il faut orienter les options linguistiques des francophones et allophones. Les institutions d’enseignement postsecondaire anglaises doivent cesser d’être assimilatrices et le cégep et le bac anglais doivent donc être réservés aux ayants droit à l’école anglaise.
Comme le recommandait dans ses interventions plus récentes le regretté Guy Rocher, concepteur constant de la loi 101.


