Deux millions d’Italiens prennent d’assaut les rues des villes italiennes de D’Aoste à la Sicile pour clamer leur solidarité avec la Palestine et la flottille de la liberté ainsi que leur opposition au génocide israélo-états-unien en cours.

Côté Espagne, le gouvernement de Pedro Sanchez a reconnu l’État palestinien dès mai 2024 et imposé un embargo total sur les exportations de matériel militaire vers Israël ainsi que d’autre mesures similaires.

Ces deux peuples « occidentaux » bravent ainsi les injonctions des apôtres d’une civilisation « judéo-chrétienne occidentale » de ne voir en Palestine que des islamistes conquérants, pas un peuple qui combat pour sa libération nationale. Ils bravent aussi les injonctions de voir les immigrants en train de conquérir « l’Occident », y compris le Québec.

Mathieu Bock Côté, pour qui l’Islam est indissociable de l’islamisme, écrit récemment : « l’islamisme menace le monde occidental, et pas que l’islamisme radical. (…) Le voile est le drapeau de l’islamisme… L’islamisme a pour vocation d’islamiser le monde occidental. »

Il le tonne en France et au Québec et se fait bien payer pour ça.

Quelle manière efficace pour faire oublier les principes fondateurs de l’ONU. Dont et surtout le droit à l’auto-détermination des nations et la libération des colonies, y compris la Palestine! Ces principes étaient au cœur de la libération de l’Asie et de l’Afrique comme ils l’étaient pour les fondateurs du RIN en 1960. Aussi, Il revient à la nation qui se libère, et à elle seule, de décider de la forme qu’elle prendra.

Est-ce possible qu’un très grand nombre d’Italiens et d’Espagnols rejettent les préceptes des « occidentalo-judéo-chrétiens »? Qu’ils se sentent davantage judéo-islamo-chrétiens en raison de leurs liens géographiques, économiques et historiques avec les pays musulmans? Ou se rappellent-ils que les théoriciens anglais des races disaient que l’Orient et l’Afrique commençaient à Naples et les Espagnols étaient « les Barbares au-delà de la Baie de Biscaye. » [1]?

Se faire arracher de ces proches voisins sous les ordres de Paris, de Bruxelles, de Berlin, de Londres ou de Washington n’est pas agréable. Obtempérer serait une sorte de suicide lent.

Qui ne dit mot consent

Pour Benjamin Netanyahou, l’appartenance à la « civilisation judéo-chrétienne » lui donne le droit de commettre un génocide:

« Nous faisons partie de la culture européenne. L’Europe se termine en Israël. Notre victoire, c’est votre victoire! C’est la victoire de la civilisation judéo-chrétienne contre la barbarie. »

Assourdissant était le silence des porte-voix « occidentalo-judéo-chrétiens », concentrés dans le sérail des milliardaires Bolloré et Péladeau. Bock Côté n’a pas dit :

« Un instant, Monsieur Netanyahou! Vous ne parlez pas en mon nom? »

L’imposture

Sophie Bessis a démontré que l’expression civilisation judéo-chrétienne est une imposture (La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture). Utilisée d’abord pour distinguer l’Europe occidentale des « communistes athées » à l’est, elle a ensuite servi à donner du contenu au choc des civilisations où une « civilisation judéo-chrétienne » serait nécessairement incompatible avec la civilisation arabo-musulmane.

Bessis montre qu’elle sert à gommer des siècles de discrimination contre les Juifs en Europe culminant au génocide, appuyé par le silence consentant de nombreux États de l’Europe. Aussi, elle retranche de l’équation l’autre religion monothéiste, l’Islam, née du même tronc commun.

Aux États-Unis, où l’expression est sur toutes les lèvres, des philosophes contestent son utilisation. Le rabbin Shaul Magid observe que : « La tradition “judéo-chrétienne" n'est pas une réconciliation, mais une assimilation : le Juif, requalifié en "Judéo", disparaît au sein de l'Amérique chrétienne. »

Avrum Burg ajoute la dimension sioniste : « Dans "l'héritage chrétien occidental . . . le seul Juif véritablement accueilli était celui qui s'y conformait, ou celui qui servait de passerelle vers le sionisme, réalisant ainsi les rêves évangéliques. »

Qui décide qu’il existe une « tradition »? Magid répond : « Seuls ceux qui détiennent le pouvoir. Après tout, c'est le Chrétien, et non le Juif, qui invente la tradition judéo-chrétienne. » Il résume la pensée de philosophes juifs : « L’ennemi devient l’ami pour perpétrer de nouveaux actes d’oppression sur un ennemi commun (le non-judéo-chrétien). » En l’occurrence, les Palestiniens et ceux qui les appuient, qualifiés d’islamistes ou d’idiots utiles.

Le rabbin rappelle des faits incommodants : :

« En fait, sans doute, sans l'islam, toute la tradition philosophique juive médiévale n'existerait pas. C'est grâce aux traductions arabes de Platon et d'Aristote au IXe siècle que les Juifs ont découvert le corpus philosophique grec. Et plus concrètement, les Juifs ont généralement mieux vécu sous la domination musulmane que sous la chrétienté, qui les a persécutés, torturés et assassinés pendant des siècles. »

Il ajoute que « judéo » ne sert que de cosmétique pour faciliter le retour d’une société occidentale chrétienne tout court en citant Steve Bannon, ancien conseiller de Trump. « Dans ses longs discours (…), Bannon a systématiquement fait référence à "l’Occident judéo-chrétien", mais chaque fois qu’il l’a défini, il est toujours revenu à un vocabulaire exclusivement chrétien ».

Trump emboîte le pas en 2017 : « Nous mettons un terme net aux attaques contre les valeurs judéo-chrétiennes… We’re saying Merry Christmas again ». Où est le « judéo » dans un Joyeux Noël?

Le Québec a-t-il manqué le bateau?

En hiver 2003, Montréal a été le théâtre, toutes proportions gardées, des plus grandes manifestations au monde contre la guerre en Irak. Grâce au Québec, Jean Chrétien a dit Non à la guerre. Il était peut-être contre la guerre, mais son Non s’explique par sa crainte d’une crise d’unité nationale opposant un Québec anti-guerre et un Canada anglais, pro-guerre.

En 2003, on a vu les Bernard Landry, Jean Charest et Mario Dumont, arborer le ruban blanc de la paix lors du débat des chefs – on était en campagne électorale. Aujourd’hui, à quelques exceptions près, la classe politique québécoise est soit absente du débat sur cette guerre/génocide ou favorable à Israël.

Il y a eu des campements et des manifestations, parfois grandes. Mais la classe politique n’a pas suivi. Le gouvernement du Québec de François Legault a même ouvert un bureau du Québec à Tel Aviv sans trop d’opposition.

Loin de la position de René Lévesque

Pourquoi ce comportement politique qui tranche avec les positions de principe traditionnelles courageuses du Québec à l’égard de la Palestine, dont René Lévesque a été le meilleur exemple?

Une bonne partie de cette classe politique semble gagnée à l’idée d’une culture judéo-chrétienne occidentale en guerre contre « l’assaut des islamistes radicaux ».

Beaucoup vocifèrent en ce sens, mais Mathieu Bock Côté emporte la palme. De plus, il semble avoir l’oreille du gouvernement du Québec mais aussi celle des dirigeants du Parti Québécois.

Le Québec n’a aucun intérêt à suivre Bock Côté dans cette idéologie qui oppose une civilisation judéo-chrétienne occidentale imaginée au reste du monde. Non plus dans la voie d’une guerre de civilisations, une guerre dirigée par des gens autrement plus puissants et dangereux que lui.

Il est l’heure de lâcher ces guerres de religion et de civilisations et de revenir aux principes fondamentaux qui ont présidé à la création des Nations unies il y 80 ans dans la foulée de la Seconde guerre mondiale.

Ce sont les assises des relations pacifiques entre les peuples et les États, petits et grands.

[1] In Domenic Losurdo, Liberalism, A Counter-History, Verso, 2014, p. 247.