Cet article est paru dans le journal Le Monde.
Le sociologue, lauréat du prix Penser le travail 2025, souligne les contradictions fondamentales qui structurent les politiques migratoires françaises depuis cent cinquante ans. Bien que l’auteur traite de la situation française et européenne, son analyse n’est pas sans intérêt pour le Québec et le Canada.
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S’ils ne passent pas la frontière, les fraises sont flinguées ! », s’alarmait, en février 2021, dans les colonnes du Monde un maraîcher exploitant, tandis qu’un autre prévenait, en mai 2020 : « Si l’on embauche des locaux, on ne va pas sortir nos récoltes ! » Alors que la pandémie a stoppé net l’immense majorité des circulations humaines et a mis en crise l’économie mondiale, en particulier le secteur agricole, la plupart des pays européens ont permis, de manière plus ou moins assumée, l’entrée – ou la régularisation – de nombreux travailleurs et travailleuses migrants pour « sauver » les récoltes. La crise sanitaire du printemps 2020 a ainsi rappelé de manière aiguë la dépendance des économies capitalistes avancées au travail de femmes et d’hommes venus d’ailleurs. Pour autant, cette réalité n’a pas infléchi l’hostilité envers l’immigration et celle-ci n’a cessé de s’accentuer ces dernières années.
Comment comprendre cette contradiction profonde qui structure les politiques migratoires depuis un siècle et demi ? La présence des travailleurs étrangers est soumise à la fois à un rejet social, souvent violent, et à un appétit économique, toujours insatiable, pour cette main-d’œuvre. Comme pour tenter de tenir ensemble ces injonctions contradictoires, Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, a promis, en novembre 2022, à l’occasion de l’annonce de la future loi « pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration », d’être « méchants avec les méchants et gentils avec les gentils ».
Si ce projet de loi a eu un temps pour ambition de faciliter les régularisations pour les travailleurs sans papiers, notamment lorsqu’ils sont employés dans les métiers dits « en tension », le texte promulgué le 26 janvier 2024 est loin des promesses initiales, tant il a été au cœur des rapports de force politiciens et des enjeux de survie d’un gouvernement sans majorité. À l’arrivée, la logique utilitariste d’un droit au séjour indexé sur les seuls besoins du marché du travail sort renforcée, tandis que l’essentiel des mesures législatives adoptées vise à « dissuader » l’immigration en rendant l’existence des personnes étrangères sur le territoire toujours plus difficile et précaire – à commencer par l’allongement à trois ans de la durée exécutoire des obligations de quitter le territoire français.
Or, ce continuel paradoxe d’une présence étrangère à la fois indispensable et indésirable n’est qu’apparent. Je montre, dans l’ouvrage Le Travail migrant, l’autre délocalisation (La Dispute, 2024), que c’est précisément le rejet social dont les personnes étrangères sont l’objet qui rend leur force de travail si attrayante économiquement. Autrement dit, leur vulnérabilisation sociale, économique et administrative produit des conditions matérielles de vie les contraignant à accepter des conditions de travail, d’emploi et de salaire dégradées.
Segmentation du marché
Agriculture, construction, travail domestique, nettoyage, restauration ou encore logistique : tous ces secteurs présentent des modes d’organisation productive qui reposent pour une large part sur un travail intensif, disqualifié, aux conditions de travail difficiles et aux rémunérations faibles. Soit des paramètres que la main-d’œuvre « locale », c’est-à-dire celle qui bénéficie des droits et des protections pleines et entières en vigueur sur le marché du travail, n’accepte pas ou beaucoup plus difficilement. La rentabilité économique de ces secteurs semble dès lors suspendue à la possibilité de constituer des segments de main-d’œuvre acceptant des conditions de travail et de rémunération dégradées.
L’illégalisation des personnes par le refus du droit au séjour comme d’autres formes de travail migrant, telles que le détachement de salariés dans l’Union européenne, sont des dispositifs qui ont précisément pour fonction de produire cette segmentation du marché du travail.
Or, cette mécanique suppose une étanchéité entre les segments de main-d’œuvre : l’impossibilité de s’extraire de ces situations et d’aspirer à mieux conduit à accepter ces conditions dégradées. De fait, le groupe « subalterne » de main-d’œuvre migrante n’entre pas en concurrence directe avec l’ensemble de la main-d’œuvre puisque chaque groupe est très largement cantonné dans des segments spécifiques du marché du travail. Le travail migrant est aussi en première ligne des formes de précarisation des mondes du travail (travail intérimaire, temps partiel subi, ubérisation…).
Dès lors, l’argument souvent avancé dans le champ politique qui consiste à faire peser sur la présence des personnes étrangères la responsabilité d’une dégradation des salaires, ou à y voir une menace pour son propre emploi, est non seulement erroné, quand ce n’est pas fallacieux, mais surtout il est néfaste pour l’ensemble des salariés. En revanche, il faut rappeler que c’est bien la vulnérabilisation des personnes migrantes et la fragilisation de leur capacité à faire valoir leurs droits qui apparaît comme un puissant levier de pression à la baisse sur le prix du travail, c’est-à-dire sur le salaire.
A une époque où la xénophobie progresse, aussi bien dans le débat public – à travers les propositions de certains partis politiques – que dans les lois et les pratiques administratives, il est essentiel de rappeler que le racisme a pour fonction première de fragiliser les groupes qu’il vise, détournant ainsi l’attention des enjeux d’amélioration des conditions de travail et des salaires pour toutes et tous.
Nombreuses sont pourtant les luttes (grèves des travailleurs et travailleuses sans papiers, femmes de chambre de l’hôtellerie, salariés de la logistique) qui, ces dernières années, ont montré la voie : la bataille salariale passe par la revendication d’une égalité pleine et entière des droits, quels que soient l’origine des personnes, leur sexe, leur statut ou la légitimité supposée de leur présence.

