Extrait de Le référendum volé de Robin Philpot publié avec la permission de l’auteur
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À tort ou à raison, je n’aime pas beaucoup la question qui parle d’abord
de sanctionner une loi avant de choisir un pays… Ma suggestion :
VOULEZ-VOUS QUE LE QUÉBEC DEVIENNE UN PAYS SOUVERAIN
SELON LES TERMES DE LA LOI SUR LA SOUVERAINETÉ ADOPTÉE PAR
L'ASSEMBLÉE NATIONALE DU QUÉBEC?
- Lettre de Pierre Bourgault à Jacques Parizeau, août 1995 [1]
Jamais nous n’avons été plus libres, jamais le Québec n’a été plus libre que pendant le mois d’octobre 1995. On nous menaçait en pleine face chaque jour et il fallait garder le cap; partout, dans les journaux, sur le petit écran, dans nos boîtes aux lettres, nous retrouvions cet immonde et fade portrait que nos adversaires donnaient de nous-mêmes si nous devions oser garder le cap; mais parce que nous l’avons gardé jusqu’à la dernière minute, nous étions libres.
Puisque le venin de la peur se glissait jusque dans notre pensée, chaque pensée juste était une conquête; puisque nous étions menacés de l’isolement politique et économique éternels, puisque nous étions menacés de subir la colère des puissances financières qui donnent les ordres dans cette société et qui en tirent les profits, puisque les porte-voix de la seule superpuissance du monde nous sermonnaient régulièrement et se mettaient à la remorque de nos adversaires, et nous avons gardé le cap tout de même, nous étions libres. Brièvement mais sans aucun doute, le Québec goûtait à la liberté.
Et je ne parle pas ici de cette élite que furent les dirigeants du OUI, mais de toutes les Québécoises et tous les Québécois qui, du 26 septembre au 30 octobre, à toute heure du jour et de la nuit, se sont dit au moins une fois « OUI, c’est possible! » La gravité même des menaces d’un Paul Martin (un million d’emplois seraient perdus), d’un John Honderich (GM fermerait les portes de son usine de Sainte-Thérèse) et de tutti quanti (le Québec se ferait arracher plus de la moitié de son territoire) et des sermons méprisants d’un Laurent Beaudoin (les conséquences d’un « État rapetissé » seraient terriblement dommageables pour l’économie du Québec) nous poussait aux extrémités de notre imagination en nous contraignant à nous poser ces questions qu’on élude en temps normal : sommes-nous capables? Tiendrons-nous le coup? Pouvons-nous, petit peuple que nous sommes, défier les géants?
Ainsi la question même de la liberté du Québec était posée et nous étions au bord de la connaissance de ce que cela peut être. Nous y avons goûté pendant cinq semaines. Chaque Québécoise, chaque Québécois, avait un projet et tous ces projets convergeaient en un grand projet. Les énergies commençaient à se libérer, même chez ceux et celles qui ont fini par dire NON. Qu’est-ce que nous avons senti pendant cinq semaines, où avons-nous puisé ce courage de défier plus forts que nous, pourquoi nous l’avons fait? Répondons à ces questions et nous saurions ce que c’est le Québec libre.
Je ne parle pas ici de l’élite qui milite dans les partis indépendantistes, mais de ces travailleurs et travailleuses de Bombardier à Lapocatière qui ont sonné la charge ce 26 septembre 1995, trois jours seulement après que Claude Garcia, ce sapeur du camp du NON, dans une expression crue mais ô combien vraie de la nature même du Canada, a annoncé notre écrasement imminent; de cette fille élevée dans l’ouest de l’Île de Montréal, qui a fréquenté les écoles privées anglaises adoptant au passage les préjugés courants de ces milieux, mais qui a décidé de braver l’autorité et l’ordre établi en votant OUI parce qu’elle a été frappée par la confiance et l’assurance sereines et le sens de la justice qui animaient ses amis souverainistes, ce qui tranchait nettement avec la violence et la fermeture d’esprit des autres.
Jamais nous n’avons été plus libres, puisque nous n’hésitions pas à briser les interdits géographiques qui faisaient du Canada une masse indivisible d’un océan à l’autre et de l’Amérique du Nord un continent anglais pour toujours. Nous résistions un temps au poids de l’inertie historique qui nous écrasait, qui renfermait hermétiquement notre imagination et qui nous obligeait de plier l’échine au nom d’une vision immuable mais totalement inexacte de notre passé et de notre avenir. Libres, puisque nous franchissions les barrières qui nous empêchent de parler à nos voisins et à nos collègues de travail d’autre chose que du temps qu’il fait et des dernières niaiseries à la télévision. Libres, puisque nous osions surmonter les interdits géographiques et culturels internes, ceux qui ne nous laissent jamais dire ce que nous sentons, croyons et voulons vraiment, à des groupes entiers de la population québécoise. [2]
Puisque le Québec était libre pendant cinq semaines, le Canada, pour une fois, a vu ce que cela voulait dire quand les Québécois n’avaient plus peur, quand ils agissaient librement; le Canada s’est aperçu qu’il n’avait plus rien à offrir et il a eu peur.
[1] Archives de Jacques Parizeau : lettre de Pierre Bourgault avec des suggestions pour améliorer le texte de l’avant-projet de loi sur la souveraineté, août 1995.
[2] Avec des remerciements à Jean-Paul Sartre et « La République du silence », 1944, dont cette partie du présent chapitre s’inspire.

