Ayant fermé les yeux sur l’assimilation, le commissaire à la langue française ne voit pas la nécessité d’étendre la loi 101 aux études postsecondaires. Il importe cependant d’examiner aussi les raisons que Benoît Dubreuil présente dans son rapport pour justifier une autre approche.

Une cible au rabais

Selon Dubreuil, « Il est difficile de déterminer de manière objective la place que l’anglais devrait occuper dans l’enseignement supérieur ». Ça commence très mal.

La loi 101 vise à faire du français notre langue commune. C’est pour cela qu’elle a rendu l’école française largement obligatoire. Le droit à l’école anglaise constitue un régime d’exception, limité pour l’essentiel aux anglophones de souche. À moins de reléguer le français au rang de langue infantile, selon le mot de Marc Chevrier, le principal objectif de la loi 101 invite à proportionner de la même manière l’enseignement postsecondaire.

Bernard Landry a rappelé que les concepteurs de la loi 101 avaient en effet envisagé de l’appliquer au cégep. Ils ont toutefois décidé de mettre l’idée sur pause, en attendant de voir si la fréquentation accrue des écoles françaises conduirait une proportion semblable d’étudiants à choisir le cégep français. Mal leur en prit.

« La proportion actuelle, poursuit Dubreuil, où 22,4 % [des étudiants fréquentent un cégep ou une université de langue anglaise] nous apparaît trop élevée […] Néanmoins, nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire, pour stabiliser la situation du français et consolider sa place comme langue commune, de ramener la place de l’anglais dans l’enseignement supérieur à celle qu’il occupe dans l’enseignement primaire et secondaire, qui est en baisse continue depuis l’adoption de la Charte de la langue française et qui se situait en 2021-2022 à moins d’un étudiant sur 10 (8,8 %). »

L’école anglaise n’est pas en baisse continue depuis 1977. Sa part d’élèves a d’abord descendu à 9,6 % en 1992-1993, puis remonté jusqu’à 11,0 % en 2004-2005, avant de redescendre à 8,8 % en 2021-2022. À ce moment-là, la proportion d’ayants droit à l’école anglaise s’élevait d’ailleurs à 9,5 %. La loi 101 n’est donc pas aussi vilaine que le commissaire ne veut le laisser entendre.

D’autre part, Dubreuil peut bien croire possible d’assurer le caractère français du Québec sans étendre la loi 101 au postsecondaire. Sauf qu’en l’absence du moindre argument à l’appui, sa croyance ne demeure rien de plus qu’une opinion. Qu’importe, cela lui suffit comme raisonnement. « Pour cette raison [sic], nous proposons une cible mitoyenne [de 85 % d’enseignement en français] qui permettrait d’assurer la prédominance du français […] tout en [accordant] à l’anglais un espace raisonnable. »

Pourquoi 85 % d’enseignement en français ? Cela signifie 15 % en anglais. Un chiffre à mi-chemin du 8,8 % de l’anglais au primaire et au secondaire, et de son 22,4 % au postsecondaire. L’opinion de Dubreuil revient tout bêtement à couper la poire en deux.

Notons aussi comment, à partir de buts en ligne avec la loi 101, comme stabiliser la situation du français et consolider sa place en tant que langue commune, le discours du commissaire glisse aussitôt après vers des objectifs moins forçants, comme garantir la simple prédominance du français ou assurer à l’anglais un espace raisonnable. Fut-ce au prix de fragiliser le français.

Une approche trompeuse

Pour atteindre son 85 %, qu’il qualifie de « cible ambitieuse », Dubreuil recommande, entre autres, l’enseignement en français d’un certain nombre de cours dans les universités anglaises. Pourtant, le commissaire lui-même admet que cette mesure « ne transformerait pas radicalement les préférences linguistiques des jeunes les plus attirés par l’anglais ». Il reconnaît en outre qu’au contraire, la langue de l’établissement dans laquelle l’étudiant fait son cégep ou son bac « exerce bel et bien un effet non négligeable » sur sa langue de travail ultérieure.

Or, la loi 101 prescrit au commissaire de recommander dans son rapport des mesures qui contribuent à une évolution favorable au français comme langue commune. Voici que, de son propre aveu, son 85 % n’accote pas, en matière de langue commune, 85 % d’enseignement supérieur dans un établissement de langue française. Et encore moins l’extension de la loi 101 au cégep et au bac. Bref, l’approche Dubreuil est du toc.

« N’ayez pas peur »

Le commissaire insiste longuement sur le fait que l’école française n’a pas réussi à réorienter suffisamment de jeunes anglotropes vers le français. Par conséquent, avertit-il, étendre la loi 101 au postsecondaire pourrait « renforcer l’utilisation de l’anglais comme langue de socialisation habituelle dans certains collèges et universités francophones ». Par surcroît, de semblables « mesures contraignantes […] pourraient susciter, voire renforcer, des attitudes défavorables au français chez les jeunes les plus attirés par l’anglais ».

Si l’on s’était laissé tétaniser par de pareilles craintes, jamais la loi 101 n’aurait vu le jour. Pensons autrement. Il est sûr et certain que la loi 101 au cégep et au bac porterait davantage d’élèves, anglotropes ou pas, à voir leur avenir en français. Ce qui contribuerait à désamorcer le développement parmi eux d’attitudes négatives envers le français qu’entretient le libre-choix actuel de la langue au postsecondaire.

Les anglotropes peuvent se transformer en francotropes

Voilà longtemps, Paul Béland a démontré que la loi 101 a eu pour effet de doubler l’usage du français au travail parmi les anglotropes qui ont immigré assez jeunes pour faire leur secondaire au Québec (Langue et immigration, langue de travail, Conseil de la langue française (CLF), 2008). « Étendre la loi 101 au cégep imprimerait assurément un élan additionnel à l’usage du français au travail », ai-je alors observé dans Libre-choix au cégep. Un suicide linguistique (Éditions du Renouveau québécois, 2017).

Voilà encore plus longtemps, j’ai démontré dans L’assimilation linguistique : mesure et évolution 1971-1986 (CLF, 1994) que la langue de l’école exerce aussi un puissant effet sur l’adoption du français ou de l’anglais comme langue de la vie privée. Au point que la fréquentation de l’école française peut conduire une bonne partie de jeunes immigrants anglotropes à se franciser. Et ce, avec d’autant plus de succès que s’allonge le nombre de leurs années d’étude à l’école française. Cela culmine même, parmi ceux qui font la totalité de leur primaire et secondaire à l’école française, par plus de 50 % qui adoptent le français plutôt que l’anglais comme langue d’usage à la maison (Libre-choix au cégep, op. cit., p.36).

Curieux, le silence de Dubreuil sur ces preuves d’efficacité de la loi 101 parmi les allophones les moins prédisposés, par leur langue ou pays d’origine, à se franciser. Combien donc serait-il efficace de compléter l’œuvre de ses concepteurs en étendant cette loi au cégep et au bac !