L’auteur est secrétaire des Artistes pour la Paix

Jean Bédard nous offre une saga d’amour et de paix incomparable, remplie de sa foi inextinguible en un futur de l’humanité guérie de ses tares de violence.

Et pourtant, il s’agit du récit de la vie remplie d’embûches d’un Juif ukrainien bègue, Akivè Perlmuter, fuyant, encore adolescent, une Europe préhitlérienne pour Montréal : le peintre s’y lie à un amour terrestre avec la mère de ses enfants, sans jamais abandonner « la vision pure d’une fiancée » laissée derrière à qui il écrit pendant soixante-dix ans, sans même savoir si elle reçoit et lit ses lettres.

Quel puissant symbole de l’artiste-peintre, tel que Chagall (dont je partageais l’amour ardent avec ma professeure juive de 96 ans, Rosina Lhevinne, cofondatrice de l’école Juilliard) ou comme l’Andreï Roublev de Tarkovski, tous deux reléguant liens familiaux et terrestres à l’arrière-plan, car dévoués à l’amour de leur art exigeant. On pense aussi au Docteur Jivago de Boris Pasternak, déchiré entre deux femmes et auteur de poèmes transcendants ignorant l’étendue de leur réception, au-delà du prix Nobel de littérature reçu que les autorités lui interdiront d’aller cueillir.

Rempli d’illuminations mathématiques et médicinales, le récit de Bédard s’enrichit de telles « digressions », dans la tradition de Tolstoï, qu’on ne perçoit pas telles, car issues de recherches passionnées sans traces des fumisteries usuelles des réseaux sociaux.

Le maître qui nous a donné Maître Eckhart et la douce et incandescente Marguerite Porète, deux prophètes ayant transcendé la barbarie du Moyen-Âge, se dépasse dans « son chef-d’œuvre », affirme Yvon Rivard qui a soigné aux éditions Leméac l’édition de cet ouvrage-phare, illustré avec une peinture d’Ozias Leduc datant de 1897 d’une modernité troublante, de la part de l’artiste de Saint-Hilaire.

Plongeant dans le dernier siècle déchiré par le nazisme prolongé par des guerres fanatiques de haines durables, on lit d’une traite ses trois premiers chapitres intitulés Te graver sur mes os, Te toucher avec mes pinceaux et Lettres d’outretombe. L’approche idéaliste pure de ces dernières lettres posthumes de sa « seule confidente » est déchirante par la description de sévices autojustifiés par une âme héroïque, y voyant les nécessités de la guerre et des sacrifices requis par le camarade Staline : moi qui ai vécu toute l’année 1978 à Moscou sous Brejhnev ne les crois pas rédigées par le simple souci d’échapper à la censure.

Alors que les chapitres commentés montraient une indépendance de vue planant bien au-dessus des distorsions politiques guerrières, la quatrième partie Premiers jours d’après choque par sa chute dans une contemporanéité se raccrochant aux dichotomies stériles entre empires du mal et du bien du Seigneur des Anneaux.

De plus, épousant une opinion eurocentriste parfois antisoviétique primaire, un tableau sèchement dénigrant de la société iranienne, que la riche patrie ardente des Jafar Panahi, Amir Khadir et Nimâ Machouf ne mérite guère, succède à une autre description sarcastique, si éloignée de la nature lyrique de l’écrivain :

« Les NÈGRES BLANCS d’Amérique ont le don de la révolution par la chanson. Je ne crois pas qu’ils risqueraient leur sécurité économique pour une aventure politique risquée; ils chantent leur indépendance en payant leurs taxes au Canada, à l’abri de la Défense américaine. »

Après cette éclipse de 71 pages du génie créatif de Bédard, le roman s’achève heureusement par l’épiphanie du cinquième chapitre Sombrer dans l’aube où l’arrière-petite-fille du héros, Ruchel, fuyant le modèle de la mère de famille, se jette sans ménagements au service passionné des Médecins sans Frontières au Soudan et dans la Bande de Gaza. On y retrouve les beaux souffles inspirants de l’auteur.

Avertissement : cette œuvre exigeante de paix ne nous épargne aucune atrocité dans des descriptions proches de la véhémence déchaînée du Voyage au bout de la nuit du docteur Louis-Ferdinand Céline. J’incite les Artistes pour la Paix à lire (et je m’engage à relire!) cet ouvrage, dont l’admonestation (page 384), précédée d’une typique formule fulgurante de vérité de l’auteur « pas un instant, les empires n’ont laissé tranquille l’Afrique », nous interpelle directement :

« Notre salut repose sur une sorte de fraternité qui est à faire dans la maison de l’art, notre création dans la création. »

Comment ne pas tous espérer l’aube avec Jean Bédard et ses descriptions judaïques étayées d’un riche lexique instructif? Il a laissé entendre, lors de son témoignage à la librairie Gallimard le 22 octobre à Montréal, qu’il a achevé son roman bien avant le génocide actuel qu’il voyait venir comme tout observateur avisé :

« Israël fait fondre son capital de sympathie par vengeance. Gaza est un baril de poudre. À se défendre plus que nécessaire, on perd l’amour, et sans l’amour, il ne nous reste que les armes! »

Pourquoi ne pas signer, solidaires de Francesca Albanese :

https://www.mehad.fr/petition/doctorsindanger-stop-aux-attaques-sur-les-travailleurs-humanitaires-de-sante/