Peut-être suis-je naïf, ou peut-être aurais-je besoin des lumières des économistes enseignant aux HEC, mais j’avoue ne pas comprendre pourquoi des coopératives prennent des décisions qui visent la rentabilité – maximale et immédiate – au détriment du social.
On pourrait citer, à titre d’exemples, les nombreuses fermetures de caisses populaires opérées par Desjardins dans les vingt-cinq dernières années. Ces mesures avaient été décriées par l’illustre Claude Béland, qui trouvait que le mouvement devenait de plus en plus comme n’importe quelle banque. On peut aussi penser à la désertion de plusieurs municipalités rurales par la coop agricole Agiska.
La même logique mercantile sous-tend la décision du producteur laitier Agropur, qui a brutalement mis en lock-out une centaine d’employés dans son usine d’Amqui à peine 24 heures après le début d’une grève. Est-on en droit d’exiger mieux de la part d’organisations qui reposent sur la mutualité, sont vitales pour l’économie des régions et qui bénéficient des largesses du gouvernement, sous forme de subventions ou de contrats? Je discute de la situation chez Agropur avec Patrick Cyr, conseiller à la Centrale des Syndicats Démocratiques (CSD).
Les hauts gradés prennent le relais
Orian Dorais : Comment se sont déroulés les pourparlers pour le renouvellement de la convention collective?
Patrick Cyr : Historiquement, les négociations n’étaient pas difficiles entre nos membres d’Amqui et la direction locale d’Agropur. Ce qui est différent cette fois, c’est que les informations entre les différentes usines circulent beaucoup plus vite. Nos gens à Amqui ont commencé à se rendre compte qu’ils sont pas mal moins bien payés que leurs collègues ailleurs au Québec, pour le même emploi. Est-ce que nos membres là-bas sont mal aimés parce qu’ils vivent dans une communauté éloignée?
Dans tous les cas, le personnel d’Amqui était déterminé à ne pas se laisser manger la laine sur le dos. Nous avons reçu un mandat très fort de nos membres pour négocier des hausses de salaire conséquentes.
Au fil des discussions, on a remarqué que les dirigeants locaux quittaient la table et étaient remplacés par des hauts gradés de l’entreprise, qui restaient campés sur leurs positions. Disons que ça n’a pas favorisé la communication. La convention est arrivée à échéance durant l’été, sans progrès. Début octobre, on a reçu un mandat pour une grève d’une journée. Elle a débuté le 12 octobre à 19 h. À minuit, le 13, on était en lock-out.
O.D. : On a l’impression que la compagnie essaie de faire une campagne de peur, en disant que le conflit de travail causerait des pertes d’aliments et une hausse des prix sur les produits laitiers…
P.C. : L’employeur prétend qu’on a mis en danger la qualité des produits pour mettre de la pression. À les entendre, le syndicat mène une campagne radicale et dangereuse. Avant la grève, nos moyens de pression incluaient la distribution de tracts et la pose d’autocollants. Nous nous sommes assurés que le débrayage n’entrainerait aucune perte de matière première. Le plus gros inconvénient pour Agropur aura été de déplacer certains camions vers d’autres manufactures. Disons que leur lock-out était une réaction très excessive face à une mobilisation aussi ordonnée.
O.D. : La direction de l’entreprise affirme aussi que sa rigidité est due à l’incertitude économique actuelle. Pensez-vous que c’est un argument de bonne foi ?
P.C. : Je n’ai pas accès exactement aux mêmes documents que le PDG, mais disons que ça me semble douteux. Agropur a un contrat avec Cotsco ! J’ai de la difficulté à croire que les finances sont si serrées avec un client comme ça. À la CSD, on représente des membres dans l’industrie du meuble ou de l’acier, ces secteurs sont touchés par les tarifs américains et la situation est donc plus difficile. En comparaison, l’industrie laitière va relativement bien.
7 $ de l’heure de moins
O.D. : Et donc quelles sont vos revendications?
P.C. : Sur le normatif, une bonne partie est réglée. Par contre, le monétaire reste difficile. On demande des hausses salariales, des meilleures primes de nuit ou de fin de semaine (les membres doivent parfois rentrer à 1 h, 2 h, 3 h du matin). Bref, une mise à niveau avec les autres usines. Les collègues de Québec, par exemple, font en moyenne 7 $ de l’heure de plus que les membres d’Amqui. Imaginez 7 $, fois 40 heures, fois 48 à 52 semaines par année. On en arrive à des milliers de dollars! Nos membres sont motivés à être payés équitablement, la dernière offre patronale a été rejetée à 95%.
O.D.. : Et quels sont les impacts de l’intransigeance d’Agropur sur la région d’Amqui?
P.C. : Ce lock-out m’a permis de constater que les gens sont très soudés là-bas. Presque tous les véhicules klaxonnent en passant devant les lignes de piquetage et on vient souvent porter des provisions à nos membres. La communauté a même voulu offrir de l’argent pour ajouter aux allocations de conflit. Une entreprise, qui veut rester anonyme, a même offert une vingtaine d’emplois temporaires aux victimes du lock-out.
Je précise qu’à la CSD, les horaires de piquetage sont malléables, pour permettre aux membres d’occuper d’autres postes à temps partiel et de garder la tête haute. Par contre, on voit déjà des impacts négatifs sur la ville. Il y a une centaine de familles qui doivent subir une perte de revenus à cause du lock-out.
Et l’employeur a décidé, en délocalisant la production de fromage, d’abolir 10 à 15 postes en pleine négociation! Ils ont sorti la machinerie devant nos lignes de piquetage. On a vraiment l’impression que la direction joue au jeu de la « carotte et du bâton ». Mais, rien n’est joué. Si le portefeuille est un peu mince en ce moment, le moral reste d’acier à Amqui.

