Auteur de Pierre Vadeboncoeur, le compagnon de route (Presses de l’Université Laval, 2025)

Depuis que Lucien Bouchard, en août 2025, a invité le Parti québécois (PQ) à reconsidérer sa promesse d’un troisième référendum sur l’indépendance du Québec, plusieurs s’interrogent : pourquoi imposer un scrutin dont la majorité de la population ne veut pas et risquer un échec, comme en 1980 et en 1995 ? Éclairons ces questions avec l’écrivain Pierre Vadeboncoeur (1920-2010), qui a consacré plusieurs articles et essais quasi prophétiques à l’indépendantisme.

Proche du PQ (il a été sollicité en 1976 pour se lancer dans la campagne électorale sous la bannière péquiste et a rédigé en 1979 le préambule du livre blanc sur la souveraineté-association), Vadeboncoeur voyait cependant la démarche référendaire d’un œil critique. Sa longue expérience de conseiller syndical à la CSN, de 1950 à 1975, lui avait donné une compréhension particulière des rapports de force.

Dans La dernière heure et la première (1970), Vadeboncoeur constate que le nationalisme québécois possède un nouveau pouvoir, « celui d’effrayer » le Canada avec la perspective de l’indépendance, et prédit que les fédéralistes ne laisseront aucune chance à leurs adversaires.

« Il faut gagner une fois, ou bien perdre toujours », avertit Un génocide en douce (1976) ; « l’échec du projet d’indépendance ne serait que le commencement d’une fin à n’en plus finir. »

Le PQ a fait voter en 1978 une loi qui lui permettait d’organiser un référendum sur l’avenir du Québec, mais hésitait à passer à l’acte, les sondages étant défavorables à sa cause. Lancé quelques semaines après l’adoption de cette loi, Chaque jour, l’indépendance… tire une sonnette d’alarme : « Les fédéralistes ont des moyens inouïs » et « semblent avoir pris une notable avance sur nous. »

To be or not to be. That is the question… est sorti des presses en mars 1980. Un essai d’une brûlante actualité : un référendum aura lieu le 20 mai. Dès les premières pages, Vadeboncoeur soutient que limiter la lutte indépendantiste au court terme est un mauvais calcul : « Il faut établir le nationalisme québécois sur une base non pas épisodique, mais vraiment et profondément historique », et il demande, à propos du référendum : « sommes-nous prêts pour des revers ? Je crains que dans l’état actuel des esprits nous ne le soyons guère. » En effet : le résultat du scrutin a dévasté le camp du « Oui », plusieurs croyant vivre la fin d’un rêve et d’une époque.

En mars 1995, tandis que le PQ songeait à reporter le référendum prévu au printemps parce que les sondages, encore une fois, ne lui étaient pas favorables, Vadeboncoeur a écrit au Devoir pour déplorer la situation. « Nous dépendons trop d’une stratégie unique. Notre politique n’a pas assez de complexité. Nous sommes trop à la merci d’un seul événement », le référendum (qui sera fixé au 30 octobre).

L’écrivain réclame de la tactique et de la souplesse : « Insaisissables, problématiques, incertains pour les autres, subtils, dominant l’événement et par conséquent capables en tout temps de profiter de celui-ci, c’est ce que nous devrions être », mais admet que cette liberté d’agir « n’est possible que si elle s’appuie sur une pensée politique générale sûre d’elle-même et enracinée dans l’opinion. » (Le Devoir, 14 mars 1995.)

Trente ans plus tard, cette pensée politique (toujours cette mystique du Grand Soir... ) n’a pas évolué et son ancrage dans la population demeure limité. En promettant un troisième référendum, le PQ dévoile son jeu à l’avance. Lorsqu’il se retrouvera prisonnier d’une date butoir, il donnera des munitions à ses adversaires. Encore une fois.