Le Parti québécois n’est pas encore revenu au pouvoir que déjà le débat sur le référendum se met à tournoyer comme une toupie un peu usée, mais étrangement infatigable. On pourrait croire que la simple mention du mot suffit à réveiller des décennies de passions, d’angoisses et de nostalgies, un peu comme ces chansons des années 1970 qui, malgré les synthétiseurs grinçants, reviennent toujours hanter les soirées de famille. Les sondages attribuent à peine 40 pour cent d’appui à la souveraineté. Mais il y a dans l’air une sorte de vibration sourde, presque indétectable, qui laisse présager que cette troisième fois pourrait être la bonne. Comme si le Québec, las de s’examiner dans le miroir en se demandant qui il veut être, avait fini par comprendre qu’on ne peut pas éternellement hésiter devant soi-même sans finir par manquer son propre rendez-vous. L’histoire et les générations futures ne lui pardonneraient pas un nouveau faux pas. Petite ou grande, la victoire du oui serait pour beaucoup une évidence, une vérité que l’on avait simplement retardée au nom de la prudence.
Cependant, un enjeu nouveau s’est invité dans les discussions entre souverainistes conservateurs et souverainistes progressistes, comme un convive imprévu qui, pourtant, vole rapidement la vedette. Oui à la souveraineté, certes, mais dans quel Québec exactement? Un Québec ouvert à sa diversité culturelle, ethnique, de genre, ou un Québec refermé sur une image trop crispée de lui-même? Cette question, portée par une gauche québécoise souvent accusée de trop penser, et pas assez applaudir, s’impose avec une gravité toute contemporaine. Elle est légitime, essentielle même, car, depuis vingt ans, le Québec penche doucement, mais obstinément, vers la droite, au point qu’on se demande parfois si la pente n’a pas été volontairement savonnée. Il devient alors raisonnable de questionner jusqu’où le Québec, et le Parti québécois en particulier, comptent poursuivre cette dérive avant de se rendre compte qu’ils ont confondu rigueur et raideur.
En réaction à cette raideur qui dépasse largement le seul Parti québécois, certaines voix commencent à exprimer une inquiétude telle qu’elles envisagent désormais de remettre en question leur vote pour le oui lors d’un prochain référendum. Je leur réponds ici en reprenant cette idée, souvent invoquée, selon laquelle il faudrait patienter jusqu’à l’émancipation du peuple, jusqu’à la disparition des crispations identitaires, avant même d’oser organiser un référendum.
Sur le plan théorique, cette vision a l’allure séduisante d’un concept philosophique bien rangé, logé dans une bibliothèque où les livres ne tombent jamais. Mais en pratique, je n’y souscris pas, car une condition aussi idéale est par nature impossible à atteindre. L’histoire témoigne que la pleine conscience d’un peuple n’est jamais qu’une chimère, un horizon qui recule au rythme même de notre marche. Les sociétés sont traversées d’inégalités d’accès à l’information, de fractures éducatives, de maturités politiques hétérogènes. Attendre que tous soient également éclairés reviendrait à attendre que la mer devienne plate ou que les débats publics deviennent paisibles, ce qui, convenons-en, relève de la légende.
Peut-être n’avons-nous pas la même définition de l’indépendance. Pour ma part, je la considère non comme un aboutissement majestueux, mais comme un début, un point zéro, une fondation encore fragile et pourtant indispensable. Le Maroc offre un exemple frappant. En 1956, lorsque le pays obtient son indépendance, plus de la moitié de la population est analphabète, et seules quelques centaines de bacheliers ont été formés en plusieurs décennies. Pourtant, l’indépendance s’est imposée comme un impératif vital, un appel qui transcende les statistiques et les prudences. Elle n’efface ni les difficultés ni les contradictions, mais elle donne au peuple le droit de les affronter selon ses propres termes. Au lieu de conditionner l’autonomie à un niveau préalable de perfection civique, les Marocains ont compris que c’est l’acte même de devenir indépendant qui crée la dynamique d’apprentissage, de transformation et de responsabilisation collective. L’indépendance n’a pas refermé l’histoire, elle l’a ouverte, parfois de façon douloureuse, mais toujours de manière authentiquement autonome.
Ainsi, demander au peuple d’être parfaitement conscient avant de décider revient à inverser l’ordre naturel des choses. L’émancipation n’est pas la récompense d’un examen réussi, mais la condition même qui permet d’apprendre en marchant, de trébucher sans honte, de se relever sans maître d’école. J’irai même plus loin : seule une souveraineté portée par une pluralité réelle de voix peut immuniser un peuple contre les dérives identitaires qui, ironiquement, prétendent protéger l’essence nationale tout en l’appauvrissant. Une indépendance solide doit être une indépendance généreuse, ouverte, respirante. Lorsqu’elle se bâtit avec et pour une diversité de citoyens, elle devient un rempart naturel contre ceux qui voudraient en faire un coffre-fort idéologique, fermé à double tour, avec la clé jetée dans le fleuve.
Je lis ici et là qu’il faudrait protéger les minorités des dérives droitières du Parti québécois. Soit, la prudence est une qualité, mais la responsabilité en est une autre. J’invite donc ces mêmes minorités à exercer pleinement la leur, en votant massivement pour la souveraineté, non par naïveté, mais par stratégie. La véritable question n’est pas : dans quel Québec indépendant voulons-nous vivre? La vraie question, plus urgente, est la suivante : allons-nous laisser un Québec nouvellement indépendant tomber entre les mains des conservateurs identitaires à l’issue d’une victoire qui sera nécessairement petite? La stratégie qui consiste à faire un pays avec une majorité francophone est certes possible, mais dangereuse, car elle prépare un lendemain où les voix minoritaires seront invitées trop tard à la table, comme des convives qu’on a oubliés d’appeler avant le repas.
Quant au Parti québécois, il faut bien reconnaître qu’il a perdu une partie de sa stature mythologique, celle qui faisait vibrer les foules et trembler les gouvernements. Faible, opportuniste, souvent à la remorque de sa propre légende, il évoque parfois un vieux marionnettiste qui aurait égaré ses ficelles et qui improviserait maladroitement devant un public indulgent. Être gestionnaire de la dépendance tout en brandissant l’indépendance comme outil de conquête du pouvoir relève de l'ironie, qui ferait sourire si l’enjeu n’était pas aussi grave. Si la souveraineté sert aujourd’hui de mot magique pour rallier les foules, il est d’autant plus nécessaire de rappeler que les mots engagent, que les promesses pèsent lourd, et que le peuple n’est nullement condamné à rester le spectateur naïf d’une pièce déjà écrite. La politique, après tout, demeure un jeu, sérieux certes, mais un jeu quand même. Encore faut-il que ceux qui y participent sachent reconnaître les bonnes cartes et osent les jouer au bon moment, sans attendre que le croupier leur accorde une permission qui, comme chacun sait, ne vient jamais.
Et puis, qui a décrété que le Parti québécois détenait l’exclusivité de l’indépendance? Québec solidaire, qui n’a jamais hésité à défendre les voix minoritaires, est appelé à jouer un rôle déterminant pour les rallier au camp du oui. Et qui sait, si les sondages continuent de grimper en faveur de la souveraineté, certains partis devront peut-être affronter une question existentielle qu’ils préféraient éviter. Non, la souveraineté n’appartient à aucun parti : elle demeure un horizon collectif, et nul n’en a le monopole.
Pour finir sur une image légère, j’aime imaginer que, le soir de la victoire, des chroniqueurs vedettes issus de camps idéologiques opposés se retrouvent à danser ensemble, grisés par l’euphorie de la victoire. L’harmonie durera vingt-quatre heures, pas une de plus, et dès le lendemain matin, les chicanes de cabane reprendront, vigoureuses, sur les mêmes thèmes et les mêmes querelles qu’aujourd’hui. Qu'est-ce qu'on aura gagné ? me demanderaient certains. Le marocain que je suis aussi répond: Beaucoup.

