L’auteur est député du Bloc Québécois

L’industrie forestière compte 130 000 travailleurs directs et indirects et se trouve au cœur de l’occupation du territoire québécois. Près de 900 municipalités bénéficient des retombées économiques du bois, soit 83 % de l’ensemble. Le Québec est une nation forestière.

Dans l’actuelle guerre commerciale avec le président américain, le bois d’œuvre fait face à des droits et tarifs de plus de 45% auxquels pourrait s’ajouter un autre 10% supplémentaire.

Les droits compensateurs et antidumping ont été haussés à 35,2 % au courant de l’été. À la mi-octobre, Donald Trump y a ajouté un tarif de 10% – en même temps qu’il décrétait des tarifs de 25% sur les meubles en bois et sur les armoires – et, à la fin du même mois, il a affirmé qu’il allait imposer un autre 10% de tarifs supplémentaires.

Il a pris cette décision après avoir vu la publicité produite par le gouvernement ontarien, qui rappelle que l’ancien président Ronald Reagan était contre les tarifs — ce qui l’a mis en colère —, mais un décret en ce sens n’a toujours pas été signé.

Les effets

Face à cette avalanche tarifaire, les Américains ont drastiquement réduit leurs importations de bois. Puisque la moitié du bois d’œuvre québécois est exporté aux États-Unis, l’industrie tourne au ralenti et le prix du bois sur le marché local a chuté de 15% face à l’abondance de l’offre.

Le résultat est que les scieries peinent à joindre les deux bouts, l’industrie fait face à de graves difficultés et les emplois sont menacés. Par exemple, la scierie située à Saint-Michel-des-Saint a suspendu ses activités au début du mois d’août, condamnant la majorité des 250 travailleurs au chômage, sans compter tous les travailleurs autonomes ou employés de PME qui travaillent en lien avec la scierie, allant du camionnage à l’entretien, sans oublier les bûcherons.

La scierie voulait reprendre ses activités à la mi-octobre, mais, faute d’entente sur les tarifs et faute d’aide du gouvernement, elle a dû repousser cette échéance. Ottawa avait annoncé un programme de garantie de prêts pour les forestières au mois d’août, mais il n’a pas été disponible avant la toute fin d’octobre. La lenteur à réagir du gouvernement fédéral a prolongé le chômage et les situations difficiles inutilement.

Deux demandes

Avec les tarifs actuels, le bois québécois n’est plus du tout concurrentiel aux États-Unis. Aussi, en plus du programme de garanties de prêts, le Bloc Québécois s’est joint au syndicat Unifor et à l’industrie pour demander la mise en place de deux autres mesures au gouvernement fédéral.

La première est de rembourser dès maintenant la moitié de tous les futurs droits compensateurs et antidumping, que nos entreprises auront à payer et qui constitueront des actifs récupérables par l’État.

La seconde demande est de mettre en place un programme de subvention salariale qui permettra aux entreprises touchées par la crise de maintenir le lien d’emploi avec leurs employés et ainsi sauvegarder l’expertise.

La mécanique des droits compensateurs et antidumping est assez complexe, mais ces droits devraient être récupérés à terme dans leur totalité ou, à tout le moins, en grande partie.

À la base, les États-Unis justifient ces droits en prétextant que l’industrie de la forêt bénéficie de subventions au Canada, notamment avec l’octroi de droits de coupe à bas prix sur les terres publiques, ce qui permettrait de vendre à un prix inférieur au prix du marché.

Même si les tribunaux ont rejeté maintes fois cette prétention, les États-Unis reviennent périodiquement à la charge depuis le début des années 1980. Le Canada a toujours gagné ses contestations devant les tribunaux et les entreprises ont ensuite pu récupérer leurs droits.

Il est à noter que, pour s’assurer de ne plus faire face à de tels tarifs, Québec avait réformé son régime forestier et l’avait redessiné sur mesure pour ne plus être la cible des attaques américaines. Or, jamais le gouvernement de Justin Trudeau n’a cherché à défendre la spécificité du régime québécois, contribuant ainsi à faire perdurer la crise jusqu’à l’arrivée de la seconde administration Trump.

Lors du dernier conflit, l’industrie était à bout de souffle et à court de liquidités. Elle avait choisi de ne pas se rendre au bout du processus et le règlement négocié en 2006 lui avait permis de récupérer 4 milliards $ sur les 5 milliards $ qui étaient retenus à Washington.

Un conflit qui s’étire

Le présent conflit remonte à 2017-2018. Malgré la refonte de l’ALENA, qui allait devenir l’ACEUM (Accord Canada—États-Unis-Mexique), les États-Unis imposent des droits de douane sur le bois d’œuvre canadien. Alors que l’ALÉNA et l’ACÉUM prévoient que les conflits commerciaux doivent se régler dans un délai maximum de 340 jours, le conflit du bois d’œuvre s’étire depuis 2017.

La stratégie des États-Unis, depuis la présidence d’Obama, est de refuser de nommer des juges à la Cour d’appel. C’est leur façon de laisser trainer le règlement des litiges, contribuant à asphyxier notre secteur forestier.

En attendant le règlement du conflit, les États-Unis mettent de côté les sommes payées par notre industrie dans des comptes en fidéicommis. L’argent est là, il appartient à notre industrie, mais il est immobilisé aux États-Unis.

Depuis huit ans, l’industrie canadienne du bois d’œuvre a payé 8,9 milliards $ en droits compensateurs et antidumping, actuellement retenus par le gouvernement américain. De ce montant, 1,8 milliard $ provient du secteur forestier québécois.

Ces sommes, que l’industrie est obligée d’avancer, accaparent toutes ses liquidités. Elle ne peut pas diminuer son endettement, se moderniser pour améliorer sa productivité ni investir pour transformer davantage de bois et générer plus de valeur ajoutée. Depuis le début du conflit jusqu’à la fin du mois d’octobre, l’industrie a complètement été laissée à elle-même et le gouvernement n’a rien proposé pour l’aider à résoudre sa crise de liquidités.

Il est utile de rappeler que les garanties de prêts fournies à l’industrie forestière et la proposition de compenser la moitié de tous les futurs droits compensateurs et antidumping n’entrent pas directement dans le budget du gouvernement fédéral. Elles sont adossées sur des actifs futurs, soit les droits retenus à Washington.

L’urgence d’agir

Même si le prix du bois avait explosé durant la pandémie, le secteur forestier est passé d’une crise à l’autre ces dernières années. La demande mondiale pour le papier standard et le papier journal décline tandis que la demande pour la pâte Kraft est en forte hausse. La saison des feux de forêt de 2023 a été une catastrophe nationale pour le Québec et plusieurs provinces canadiennes. Cela a fortement ébranlé l’industrie.

L’injection de liquidités à l’intention de ces entreprises est capitale pour la survie d’un pan névralgique de l’économie du Québec. L’aide pour compenser les droits et une subvention salariale ciblée aideront aussi l’industrie à traverser la crise.

Enfin, Ottawa doit favoriser l’utilisation du bois dans la construction ou la rénovation des bâtiments institutionnels. Le durcissement de la politique économique américaine offre une fenêtre d’opportunité unique pour investir en infrastructures et fournir aux provinces les fonds nécessaires pour procéder à des travaux d’envergure, où le bois d’ici pourra se distinguer par sa qualité et ses caractéristiques uniques.