L’auteur est cinéaste et poète rouge d’Arvida
Drôles d’élections municipales de ce côté-ci du Parc. Le dépouillement a été difficile, frôlant la césarienne. Comme si le résultat qu’on appréhendait pour certains devait nous faire réfléchir à ce qui venait d’arriver. Craignant le pire plus ou moins.
Questionnons un peu le contexte et les raisons de la victoire à l’arraché de Luc Boivin, tout de même le dauphin du maire Tremblay de triste mémoire municipale. Héritage qu’il voudrait à tout prix qu’on lui décolle de la peau. Mais le passé est parfois difficile à oblitérer tout à fait. Même si l’on mise sur la fierté pour tout faire pardonner.
Comment expliquer que deux sondages (16 et 30 octobre, Segma/CKAJ) changent autant la donne alors que l’ancienne ministre caquiste semblait voler haut vers le couronnement sans laisser de chance à personne d’autre qu’à elle-même au tout début de la campagne (30 septembre, Segma /Le Quotidien/Radio-Canada)
Vérifions certaines données.
Le maire arrivant Boivin n’a rien improvisé. Un gros noyau de partisans l’entoure et le réchauffe depuis un certain temps déjà. Si l’on consulte les manchettes de l’hebdomadaire Le Réveil (nouvelle mouture) de Jonquière, il annonce ses couleurs tout en essayant de prendre ses distances de la cellule dormante. Mais quelle est-elle cette fameuse cellule dormante?
Tout simplement les anciens partisans et amis du régime Tremblay (dont un ancien attaché de presse resté très vigilant) qui attendent leur heure pour reprendre le pouvoir à Saguenay. Ils interviennent principalement dans Le Réveil (discrètement évidemment) et surtout sur les ondes de CKAJ-FM dirigée par d’anciens collaborateurs du maire. Luc Boivin y tient d’ailleurs une chronique et entretient son désir de retourner en politique municipale. Ces deux médias d’information qui penchent à droite, et il faut bien le dire vers des préjugés souvent populistes, ont la nostalgie du régime Tremblay. L’ancien maire lui-même y accorde de rares entrevues pour bien faire sentir qu’il continue de se tenir au courant de la gestion de «sa ville». Bref, la cellule dormante attend son heure de gloire depuis bientôt deux élections. Le moment était venu de frapper un grand coup.
Quel est-il ce grand coup?
On les entend ces arguments dans les coulisses de la Ville.
Le renouveau de la ville en élisant des mairesses n’a pas fonctionné. Je ne dis pas que le maire ci-haut nommé a un penchant machiste, je dis que la population qui a voté pour lui a jugé que les mairesses n’avaient pas assez de poigne pour résister aux luttes municipales.
La mairesse sortant et celle qui l’a précédée ont souvent exprimé le même désarroi devant les conseillers et autres ennemis mâles qui les accusaient de manquer de fermeté.
On a voulu, cette fois-ci, élire un monsieur au lieu d’une madame. C’est le premier constat de cette élection.
Second constat : les arrondissements se sont exprimés ouvertement. La Baie a voté pour son maire appréhendé depuis quelques années déjà, qui jouit de sa réputation dans son fief. Il attend son tour depuis longtemps et le moment est venu. C’est un homme d’affaires qui possède une bonne partie de cet arrondissement. On le respecte. C’est un gars de la place.
Son fromage a fait sa réputation. Ses promesses sont réalistes : il veut redonner à la Ville sa fierté en réglant la chicane à l’Hôtel de Ville, faire venir des entreprises pour créer notre richesse, prendre juste les bonnes décisions et faire de Saguenay une ville réputée comme avant…
Troisième constat : la cellule dormante est active dans l’arrondissement de Jonquière depuis longtemps aussi. L’arrondissement a voté pour Luc Boivin, le dauphin du maire Tremblay, parce qu’on ne vote pas pour un candidat ou une candidate de Chicoutimi.
Là. C’est aussi simple que ça. Jean Tremblay venait de Jonquière. L’esprit de clocher a encore une fois frappé lors de cette élection. Il était dormant comme la cellule.
Comment expliquer autrement la défaite de l’ancienne ministre caquiste. Une fois le premier sondage catastrophique sorti, la cellule dormante s’est mise à l’œuvre. On s’est servi des deux sondages de CKAJ/Segma pour mêler les cartes et compromettre la future gagnante. Madame Laforest n’avait pas, elle, de poste de radio pour lui faciliter la tâche. Elle a été prise de court. Niant l’influence des sondages sur la population, qui vote aux quatre ans sans trop de repères, sinon les fameux sondages de l’heure… À la toute fin, elle a admis que sa démission caquiste lui collait à la peau.
Les gens ont voté pour Luc Boivin par nostalgie. La cellule dormante avait misé là-dessus, entre autres. Les autres candidats à la mairie ont été effacés de la carte. L’ERD, le seul parti politique avec un programme, des candidats dans chaque arrondissement a fondu au soleil Boivin. La mairesse sortante en insistant pour se présenter malgré son bilan suicidaire a profité au maire actuel.
La population voulait avant tout fermer les livres. Elle a pensé que la meilleure façon de le faire c’était d’élire un ancien conseiller du maire Tremblay qui passait mieux que les autres.
Après 10 ans, on se souvient déjà vaguement de la manière Tremblay consistant à tourner les coins carrés et à insulter les adversaires.
Une petite anecdote maintenant.
Je me retrouve un matin à la Pulperie de Chicoutimi. Je vais voir l’expo consacrée à Jean-Jules Soucy. Aurait-il voté pour le maire actuel? J’en doute. Mais passons…
Les animateurs de CKAJ-FM sont sur place pour diffuser leur émission matinale.
Une salle meublée par des personnes du troisième âge en grande partie. Le directeur des lieux, Jacques Fortin, salue au passage ses amis et rayonne. Il a déjà fait partie de l’équipe du maire bien aimé et a sauvé sa peau en décrochant la grosse job à la Pulperie. On remet des sacs de récompenses aux personnes qui participent à un petit quizz. Dans le sac, un livre : les mémoires de Ghislain Harvey, le conseiller de Jean Tremblay qui prenait une bonne partie de ses décisions.
La cellule dormante veille toujours. Elle prépare le terrain de la prochaine élection.
Évidemment, le maire élu va vouloir prendre ses distances de l’ancien régime. Il va tout faire pour nous le faire oublier. Mais les membres de la cellule dormante sont toujours là. Autour de lui.
Ils l’ont fortement aidé à se faire élire. Ils voudront sans doute qu’il s’en rappelle. La garde rapprochée de l’ancien maire n’a pas encore dit son dernier mot. Elle a veillé pendant deux élections. Ce sera sans doute intéressant de la voir se réveiller tout doucement au pouvoir de la ville. Le maire aura sans doute le sommeil agité un certain temps.

