L’auteur est syndicaliste

Lors de son étude en commission parlementaire, les chefs des grandes centrales syndicales sont venus à tour de rôle dénoncer avec force le projet de loi 3, qui serait, selon le ministre Boulet, nécessaire pour une soi-disant meilleure démocratie et plus de transparence syndicale.

Le fait que Magali Picard, la présidente de la FTQ, soupçonne le ministre du Travail de jouer à l’innocent ou d’être effectivement un innocent, et d’être un slow learner pour mal connaitre à ce point le monde syndical après sept ans comme ministre du Travail, a soulevé l’ire de tous nos « bons » chroniqueurs politiques.

En chœur, ils se sont exclamés « Ho! quel manque de respect que d’avoir ainsi qualifié notre ‘‘bon’’ ministre du Travail, cet homme calme, respectueux, à l’esprit ouvert qui chercher le compromis ».

Pour me faire une tête, j’ai pris un pas de recul pour analyser les actions des derniers mois de la CAQ à l’égard des syndicats, des travailleuses et des travailleurs du Québec.

Les jeunes caquistes ont parti le bal

Au mois de juin, les jeunes de la CAQ ont tenu leur congrès sous le thème « Ça va brasser ». Ils ont adopté des résolutions sur la restriction de l’utilisation des cotisations syndicales, l’obligation pour les syndicats de déclarer leurs dépenses et de tenir un vote à la majorité de tous les membres représentés par un syndicat pour, par exemple, l’obtention d’un mandat de grève.

Notre « bon papa » Legault s’était empressé de féliciter les jeunes caquistes pour leur courage à vouloir ainsi brasser la cage des syndicats.

Le coup d’envoi était officiellement donné pour une entreprise de démolition des syndicats et d’une attaque en règle visant les droits des travailleuses et des travailleurs, sans même que la CAQ en ait eu le mandat de la population lors de la dernière élection.

Le projet de loi 89

Le premier jalon de cette entreprise de démolition a été le dépôt du projet de loi 89, supposé protéger la pauvre population des «méchants» syndicats et de leurs grèves si dévastatrices. L’argument du ministre Boulet était : « Le Québec est le champion des grèves » et « l’objectif du projet de loi n’est pas d’empêcher les grèves, mais de protéger la population. »

Il est bon de se rappeler que plus de 90% des négociations se règlent sans conflit de travail et que le nombre de grèves avancé par le ministre pour justifier son projet de loi s’est révélé faux. Le ministre avait déclaré que 91% des grèves au Canada avaient lieu au Québec, qu’en 2024 le Québec avait connu un nombre record de grèves, soit 759, et qu’en 2025, les choses n’allaient guère mieux avec 378 grèves au moment de son discours.

Il s’est avéré que les données réelles étaient de 208 grèves en 2024 et de 66 en 2025, ce qui ne correspond en aucun cas à 91 % des grèves au Canada. Aucune importance que le ministre ait dit vrai ou pas, on va de l’avant!

Comment protège-t-on la population d’un problème inventé de toutes pièces? En donnant au ministre le pouvoir de s’ingérer dans un conflit de travail et d’en décider l’issue, notamment en demandant à un arbitre de décider des futures conditions de travail.

Bonsoir l’équilibre du rapport de force lors d’une négociation! Le rapport de force est maintenant comme la tour de Pise. Il penchera toujours du même côté, celui des employeurs.

Le projet de loi 3

Deuxième jalon pour une démolition efficace des syndicats et surtout du contre-pouvoir qu’ils exercent dans notre société : le projet de loi 3. Il vise une soi-disant nécessaire réforme de la démocratie syndicale et d’un besoin de transparence accrue. On reconnaît le modus operandi du « bon » ministre Boulet. D’abord, trouver une solution à un problème inventé de toutes pièces et se placer en ardant défenseur de la population contre les agissements des «méchants» syndicats, sans que personne n’ait demandé quoi que ce soit.

Le projet de loi 3 a pour objectif réel de museler les syndicats, entre autres en leur dictant ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas faire avec les cotisations syndicales.

Il diminue la capacité d’agir des syndicats en les obligeant à mettre davantage de ressources financières et humaines pour la gestion de leurs activités plutôt que dans des actions pour défendre les intérêts de leurs membres et de la population en général.

La cotisation syndicale facultative en est un bon exemple. Les syndicats devront dorénavant évaluer les montants d’argent qu’ils comptent allouer à l’action politique et communautaire ou encore à de possibles recours juridiques contre un gouvernement qui s’attaquerait aux droits des travailleuses et des travailleurs pour ensuite faire voter cette cotisation facultative par leurs membres en assemblée spéciale.

Quelle belle façon d’embourber un exécutif syndical! Comment déterminer d’avance quelle action politique ou communautaire ou combien de contestations juridiques un syndicat sera appelé à mener dans l’année qui vient?

Est-ce qu’un syndicat pourra faire adopter en bloc toutes les actions qu’il pense devoir faire ou les faire voter une par une? Qu’est-ce qui arrive si un projet de loi est déposé après l’adoption de la cotisation facultative?

En fait, il y a tant de questions qui se posent au sujet de la cotisation facultative que la directrice générale de l’Ordre des conseillers en relations humaines agréés est venue dire en commission parlementaire que « le concept des cotisations facultatives soulève tant de questionnements quant à sa portée, que les experts qu’ils ont consultés avaient tous une interprétation différente du texte de loi ». Elle a également déclaré que la mise en œuvre de cette cotisation sera si lourde qu’il vaudrait mieux de ne pas aller de l’avant avec cette disposition.

Mais qu’à cela ne tienne, selon le ministre Boulet, ces dépenses ne sont pas directement liées à la représentation syndicale et on doit légiférer.

De l’arrogance et du paternalisme à son meilleur. Selon Boulet, l’ensemble des travailleuses et des travailleurs syndiqués du Québec sont trop stupides pour décider par eux-mêmes des mandats à confier à leur exécutif syndical, lors des assemblées générales déjà existantes.

Le régime des décrets

Il semble qu’un troisième jalon soit en train d’être mis en œuvre. Le ministre Boulet aurait donné le mandat à ses fonctionnaires d’évaluer la possibilité de mettre fin au régime des décrets de convention collective, bien qu’il ait déclaré à la mi-novembre ne pas considérer « pour le moment » leur abolition.

Mon expérience en matière de négociation me fait dire que ce « pour le moment » veut dire : je ne suis pas encore rendu là, mais ça s’en vient. Je me demande bien comment, cette fois-ci, le « bon » ministre Boulet va pouvoir se positionner en défenseur des travailleuses et des travailleurs face aux « méchants » syndicats, quand il va annoncer aux 90 000 travailleuses et travailleurs couverts par un décret qu’il leur enlève les avantages minimaux que leur apporte le fait d’être régi par un décret de convention collective.

Magali Picard a vu juste

Ces reculs de la CAQ me font dire que la présidente de la FTQ n’a pas du tout manqué de respect envers le ministre et ses illustres collègues. Que le respect ne vient pas de pair avec un titre et une fonction, que le respect se mérite en fonction de ce que l’on dit et ce que l’on fait.

Que Magali Picard, la présidente de la FTQ, a tout simplement exprimé en commission parlementaire toute la frustration que les milliers de représentantes et représentants syndicaux, et les membres de la FTQ, ressentent quand ils subissent les attaques non justifiées d’un gouvernement en fin de règne.

Je crois que la FTQ et les autres grandes centrales ont très bien cerné l’enjeu. Ils font malheureusement face à un gouvernement qui risque d’être rayé de la carte à la prochaine élection et qui tente, avec l’énergie du désespoir, de sauver sa peau en braquant les projecteurs sur autre chose que son désastreux bilan.

Je ne peux en dire autant de nos « bons » commentateurs et analystes politiques qui, en chœur, ont fustigé les propos de la présidente de la FTQ, plutôt que d’analyser le fond du projet de loi 3 et toutes ses incohérences.

Le ministre Boulet était, avant son élection, un avocat en droit du travail du côté patronal. De ce fait, il connait très bien tous les rouages du droit du travail et sait exactement quoi faire pour briser l’équilibre entre les parties. Il connait parfaitement bien les conséquences de chaque mot, de chaque phrase de ses projets de loi.

La CAQ, avec le projet de loi 89, le projet de loi 3 et, s’ils vont de l’avant comme je le crains avec l’abolition de la loi sur les décrets des conventions collectives, prend fait et cause pour les employeurs au détriment des travailleuses et travailleurs du Québec et de la société dans laquelle on vit.

Tout cela se passe sous vos yeux, chers analystes et commentateurs, et ce qui est le plus important pour vous, c’est que la présidente de la FTQ s’empresse de s’excuser parce qu’elle aurait manqué de respect. En tout respect, je vous dis que vous avez manqué de discernement, chers analystes et commentateurs politiques.