Des souverainistes ennemis objectifs de la souveraineté, oui, ils en existent. On les prend pour les champions de l’émancipation nationale, les chevaliers d’un idéal noble, les porte-étendards d’un peuple en quête de dignité. Pourtant, à les voir faire, à écouter leurs discours, à analyser leurs déclarations et à observer leur manière de monopoliser l’espace public avec un message tout sauf rassembleur, on comprend vite que la souveraineté ne peut avoir meilleurs ennemis que ses propres « adorateurs ». Pas tous. Juste une certaine espèce. Une espèce bruyante, agitée, performative, qui prend beaucoup de place et parle si fort qu’elle donne l'impression qu’elle incarne la cause tout entière.

Derrière leurs grandes stratégies et leurs astuces électorales, la souveraineté cesse d’être un projet collectif pour devenir une marque de commerce. Un produit politique calibré pour une niche de marché précise. Une souveraineté segmentée, ciblée, les bons électeurs d’un côté, les autres mis en réserve. On ne veut surtout pas que le peuple, dans toute sa diversité, s’en empare. Pour eux, la souveraineté n’est plus destinée à tous, mais à un public choisi, trié sur le volet. Une tendance, une campagne marketing, un simple levier de pouvoir.

Dans ce supermarché du nationalisme à rabais, on trouve le rayon « souveraineté exclusive ». On promet, entre les lignes, un pays réservé, une indépendance VIP. Ceux qui ne cadrent pas avec la vision du parti? Dehors. On voit déjà se dessiner un pays à deux vitesses, avec une forme d’apartheid idéologique. Une souveraineté pour quelques-uns, et une mise à l’écart pour les autres.

Et le jour où une petite victoire surviendrait, cette souveraineté capturée ne serait pas celle du peuple, mais bien la leur. Une souveraineté « pour nous », mais surtout pas « par nous ».

Et puis, parce qu’il faut toujours une clause cachée au contrat, le projet d’indépendance n’exclut jamais une nouvelle dépendance, flambant neuve, garantie, prête à l’emploi. On rêve de se libérer d’Ottawa pour mieux s’arrimer à Washington.

Les États-Unis comme parrain protecteur, assureur du niveau de vie, gardien officiel de notre sécurité, et pourquoi pas notre politique étrangère, tant qu’à y être? Comme si les USA représentaient l’exemple même de la souveraineté éclairée, écologique, pacifique et respectueuse des autres.

Les USA sont, de toute évidence, militaristes, impérialistes, sauvagement capitalistes, extractivistes… et pourtant, on entend, dans le discours des faux souverainistes « Eux autres, les Amaricains, ils l’ont l’affaire... » Une souveraineté importée des États-Unis, garantie limitée, installation incluse.

Alors, comment contrer ces faux prophètes de l’indépendance? En refusant de leur laisser le monopole du récit. En empêchant que la souveraineté devienne un simple slogan, un accessoire de mode électorale. En reprenant le mot, l’idéal, la vision collective. La souveraineté ne leur appartient pas. Elle ne se vend pas. Elle n’est pas une campagne publicitaire, et elle ne doit jamais dépendre d’une alliance stratégique avec la puissance impériale la plus proche.

Mon problème n’est pas seulement avec les faux souverainistes. Il est aussi avec deux catégories bien distinctes de citoyens:

1- D’abord, ceux qui attendent que le peuple prenne pleinement conscience de son droit à l’autodétermination pour devenir souverainistes à leur tour. Comme si la souveraineté était un produit fini, à consommer seulement une fois certifiée. Or, la souveraineté n’est pas d’abord un but, mais un moyen. Même une fois obtenue, elle reste toujours à construire. Elle n’est qu’une étape dans le destin d’un peuple, jamais un aboutissement définitif.

2- Ensuite, ceux qui se taisent, convaincus que, de toute façon, la souveraineté n’adviendra jamais. À ceux-là, je dis : détrompez-vous. Il y a de fortes chances que, cette fois, le OUI l’emporte. Mais si l’indépendance est acquise avec seulement 51 % des voix, parce que vous n'avez pas pris la peine d'y croire comme un principe fondamental et une question nationale existentielle, vous aurez contribué à la naissance d’un pays sans colonne vertébrale. Ce sera votre responsabilité d’avoir manqué l’histoire en vous contentant de la regarder passer.

Et qui paiera le prix d’une petite victoire, du moins au début ? Les minorités, bien sûr. Celles que l’imaginaire collectif accuse encore d’avoir fait échouer le dernier référendum. Elles risquent d’être les premières à subir les conséquences d’une souveraineté mal assumée, mal défendue, mal partagée. Avec un tel résultat, reconnaissons-le, le pays naîtrait sur de mauvaises bases. Et il faudrait ensuite convaincre la planète entière, à commencer par le Canada, de la légitimité d’une victoire à peine victorieuse.

Cela étant dit, il existe parmi les souverainistes des sincères, des réfléchis, des cohérents, des démocrates, des anti-impérialistes, des solidaires (je préfère ce mot à celui d'inclusifs). Des Bourgault, des Parizeau, des Lévesque, des Harel, des Lalonde, des Hivon, des Laurin… Il en existe pour qui la souveraineté est un bien commun, un investissement collectif. Ceux-là, je les salue. Mais les autres… les bruyants, les calculateurs, les souverainistes de carrière, ceux qui rêvent d’un pays, mais surtout du trône qui va avec… Ceux-là seront toujours les pires ennemis de la souveraineté.

Et pour être assez clair, vous ne trouverez pas de plus souverainiste que moi, mais pas de la même espèce.