Le Parti Québécois propose d’étendre la loi 101 au cégep. Pour Jean-Pierre Corbeil, comme pour Benoît Dubreuil, commissaire à la langue française, c’est trop contraignant. Alors, Corbeil, Dubreuil, même combat ?

Pas tout à fait. Ils s’entendent sur certains points, mais divergent sur d’autres. Ils naviguent toutefois à courte vue. Pour briser l’emprise de l’anglais sur le Québec d’aujourd’hui, la loi 101 doit s’appliquer jusqu’au bac.

Les arguments de Corbeil

Au sortir du secondaire français, plusieurs jeunes allophones demeurent orientés vers l’anglais. Parmi ceux qui envisagent d’aller à l’université, Corbeil considère « très difficile de concevoir » que deux ans de cégep français les conduiraient à faire leur bac en français. « Et que fera-t-on si ces jeunes choisissent [l’université anglaise] ? Jusqu’où veut-on aller comme société pour contraindre les libertés individuelles des jeunes adultes en matière d’éducation ? » (lire « Éducation postsecondaire et langue : une causalité à repenser », dans la brique codirigée par Corbeil Le français en déclin ?, Del Busso, 2023.)

Corbeil conteste surtout la nature du lien entre langue des études postsecondaires et langue d’usage public ou privé. Selon lui, sa dimension causale « n’a pas encore été démontrée ; tout au plus peut-on parler d’une association ou d’une corrélation ». Il faut distinguer entre opinions politiques et faits, pérore-t-il. Toucher au libre-choix au cégep exige au préalable une stratégie de recherche « éclairée » et des études « apolitiques ».

Dommage pour lui. Fort de son étude complémentaire Langue d’enseignement, utilisation du français au travail et choix linguistiques, le rapport Dubreuil de novembre 2024 conclut à la nature causale du lien entre langue des études postsecondaires, tant au cégep qu’au bac, et langue de travail, principal ingrédient de la langue publique.

Quant au privé, Étienne Lemyre démontre dans L’usage des langues officielles à la maison selon le parcours scolaire (Statistique Canada, 2025) qu’il existe un lien tout aussi étroit entre langue des études postsecondaires et langue d’usage à la maison. Parmi les allophones récemment diplômés d’un établissement postsecondaire anglais au Québec, relève-t-il, 66 % parlent principalement l’anglais au foyer (les autres parlent encore leur langue maternelle ou le français), contre 13 % d’anglicisés chez les récents diplômés allophones d’un établissement français.

Le caractère causal de ce lien ne fait aucun doute. La loi 101 a mis le Québec en œuvre comme terrain d’essai du lien entre langue des études et langue privée. Parmi les allophones anglotropes immigrés au Québec à l’âge scolaire ou préscolaire qui, en 1986, avaient adopté le français ou l’anglais comme langue d’usage au foyer, 7 % de ceux arrivés en 1971-1975 avaient adopté le français, contre 58 % parmi ceux arrivés en 1976-1980, soit grosso modo après la loi 101 (voir L’assimilation linguistique : mesure et évolution 1971-1986, Conseil de la langue française, 1994). La langue de l’école exerce donc un effet bœuf sur la langue privée. Le lien entre langue d’un établissement postsecondaire et langue privée procède de la même dynamique causale.

Stratégies éclairées et études apolitiques

Néanmoins Lemyre, qui a contribué à la brique à Corbeil, met, comme Corbeil, ce caractère causal en doute. Au nom d’une stratégie de recherche « éclairée » – que Dubreuil, lui aussi, adopte dans son rapport –, cette école de pensée bannit les faits qui l’incommodent.

Corbeil et consorts se moquent tout autant de l’exigence d’études « apolitiques ». Dans leur brique, ils s’en prennent à cœur joie au gouvernement Legault. Cible facile, s’il en est. Dans son étude, Lemyre fait encore mieux. Il réécrit l’histoire. « Au Canada, la possibilité de faire des études dans des établissements scolaires de langue officielle minoritaire fait l’objet de revendications depuis des décennies. Depuis 1982, l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés encadre le droit à une éducation en français au Canada hors Québec, de même qu’à une instruction en anglais au Québec. Toutefois, l’article 23 n’encadre que le primaire et le secondaire, et n’offre aucune protection au niveau postsecondaire. »

Qu’en penserait un non averti ? Pauvres Anglo-Québécois. Persécutés depuis des décennies. Une chance qu’Ottawa leur a enfin procuré au moins des écoles primaires et secondaires dans leur langue ! Que Statistique Canada publie pareille mythification politique en dit très long.

La position Dubreuil

En conférence de presse sur son rapport, Dubreuil soutient que sa proposition à lui, qui comprend entre autres l’usage du français comme langue d’enseignement d’un certain nombre de cours à McGill et à Concordia, « est plus pertinente [qu’appliquer la loi 101 au cégep, car] elle concerne l’ensemble de l’enseignement supérieur. [C’est] important parce que nos études montrent que l’enjeu n’est pas propre aux collèges, mais concerne tout autant les universités. » Position à courte vue. Elle tombe à plat si l’on étend la loi 101 jusqu’au bac.

Dans son étude citée ci-dessus, Dubreuil démontre en effet que la probabilité de travailler en français croît de façon continue avec la fréquentation d’établissements français, et ce, jusqu’au bac inclusivement. Au contraire, étudier dans un établissement anglais en y suivant quelques cours en français, comme Dubreuil le propose, n’entamerait guère la probabilité de travailler ensuite en anglais. Consolider le français comme langue commune passe de toute évidence par la loi 101 au cégep comme au bac.

Dubreuil préfère plutôt « faire des progrès quand même assez importants sans rentrer dans de grosses contraintes ». Dans son rapport, il souligne que sa proposition « conserverait le droit pour tous de faire une partie de leurs études en anglais ». Il insiste également sur le fait que la loi 101 jusqu’au bac risquerait d’avoir des « effets indésirables », comme renforcer des attitudes négatives envers le français, faire progresser l’anglais comme langue de socialisation dans les établissements français, compromettre la viabilité financière des établissements anglais, etc.

Cela rappelle certains éléments du débat de 1977 sur la loi 101. Notamment le préjugé ultralibéral en faveur du libre-choix, que partagent Corbeil et Dubreuil.

En conférence de presse, Dubreuil dit comprendre que plusieurs diplômés du secondaire français veuillent « améliorer leur anglais ». Or, il n’ignore sûrement pas Le choix anglicisant (2010), étude dirigée par Patrick Sabourin, qui démontre largement que le passage au cégep anglais conduit non seulement à mieux maîtriser l’anglais, mais à des comportements anglicisés sur tous les plans, publics comme privés. Un bac en anglais déteint assurément dans le même sens. L’étude de Lemyre, selon laquelle, rappelons-le, 20 % des Québécois francophones récemment diplômés d’un établissement postsecondaire anglais parlent principalement l’anglais au foyer, ne fait que confirmer celle de Sabourin.

La proposition Dubreuil a donc, elle aussi, ses effets indésirables. Qui ne sont pas qu’éventuels. Accorder un espace démesuré aux établissements anglais dans l’enseignement supérieur contribue sans conteste à angliciser le Québec, tant au travail qu’au foyer.