L’auteur est écrivain, anthropologue et animateur en francisation

Cher Chevalier cuivré, tu es le seul vertébré connu qui se trouve au Québec et nulle part ailleurs dans le monde. Tu pourrais devenir une icône pour tous les peuples du Québec. Tu es un exemple d’autochtonie : un singulier produit d’une relation intime et renouvelée avec le territoire. Avec raison, tu jouis du plus haut statut de protection au Canada : la Loi sur les espèces en péril. Il est interdit de tuer, de harceler, de capturer, de prendre ou de nuire à un membre de ton clan. Mais ceux et celles qui font les lois les défont et les contournent. Et bien que tu sois chez toi ici, tu n’as pas ton mot à dire.

La destruction d’une partie de ton habitat essentiel a débuté au nom de « l’intérêt national ». Tu dois sûrement te demander de quoi il s’agit. C’est une formule utilisée par les personnes au pouvoir pour blanchir le fait de s’attribuer le privilège d’agir de manière discrétionnaire suivant des principes d’exception, comme dans les régimes autoritaires. Ce genre de passe-droit donné par une majorité parlementaire est devenu courant : le projet C-15 tout récemment, des lois sur la sécurité nationale, notamment aux frontières, marquées par des brèches dans le respect de la vie privée et des principes du droit, ainsi que les nombreuses lois passées sous le bâillon ces dernières années. Des défenseurs de l’environnement se sont même vus étiquetés de terroristes.

La vie publique intérieure parait devenir un problème aux yeux de la classe politique. Pour toi, l’unique au monde (!), qui te trouve chassé, exproprié, évincé de ta seule maison, d’où elle vient la menace ? Ton milieu se transforme en territoire occupé. Il est pulvérisé par la colonisation industrielle résultant de projets économiques privés qui dépendent significativement de l’aide d’un État qui les couvre, bien que leur nécessité et leur rentabilité sont mises en doute. L’État (avec ses citoyen-nes), en effet, est un bon payeur pour une économie capitaliste fragilisée face à ses propres contradictions alors que se creusent les inégalités et que s’accumulent les catastrophes coûteuses favorisées par la pollution et les mauvaises pratiques accélérant le réchauffement climatique.

Tandis que la recherche du bien commun pousserait notre horizon à s’élargir, à se tourner vers l’autre comme l’exige une pensée écosystémique et sociale, « l’intérêt national » t’exclut, comme il exclut ici le respect des lois communes, dont les principes du droit et la délibération démocratique. Inclusion et diversité… Pas du tout… Pendant que tu étouffes, les démocraties canadienne et québécoise sont aussi étouffées. Au sein de nombreuses instances, les choix écologiques se veulent une simple surimposition de couleur verte sur un ordre de priorités qui ne change pas. Qui veut vraiment penser avec toi ? Qui s’est demandé comment on pouvait te donner la parole ? Quel député s’intéresse à ton langage ?

Ce sont des idées de fous, de poètes, de rêveur-euses, d’écocitoyen-nes. Vraiment ? Ne sont-elles pas simplement cohérentes avec le fameux vivre-ensemble, puisqu’elles ouvrent au pays réel et y sont du côté de la vie. Tu es chez toi, ici. J’aimerais que ces mots résonnent au fond des choses jusqu’au bout du ciel. Ton armure brille dans le cœur des richesses les plus fondamentales : le territoire et le temps. Ta présence porte la longue histoire des lieux. En nous alliant, nous pouvons renverser vers l’avant cette perspective de durée. Nous prolongerions ta fragile armure. À ce moment peut-être, nous pourrions dire, nous sommes avec toi, ici comme nulle part ailleurs. Nous pourrions partager le sentiment d’être (en paix) chez soi… chez nous… ensemble.