Pour son 50e anniversaire, le Centre international de solidarité ouvrière (CISO) n’a pas choisi la nostalgie. Réunis à Montréal, une centaine de militantes et militants provenant des réseaux syndicaux et communautaires ont plutôt plongé dans une réflexion lucide : que signifie la solidarité ouvrière aujourd’hui, à l’heure où la montée de l’autoritarisme, la crise climatique et les inégalités redessinent brutalement l’équilibre mondial ?
Dès l’ouverture, le ton a été donné par Louise Harel, présidente d’honneur de la journée. « Je suis venue en alliée », a-t-elle lancé d’entrée de jeu, rappelant que, dans le contexte actuel, seules de vastes coalitions peuvent défendre la démocratie et l’État de droit. Son message était sans détour : les politiques de la CAQ visant à affaiblir les organisations syndicales ne sont pas un accident, mais une offensive politique. « Affaiblir le syndicalisme québécois, c’est affaiblir le Québec tout entier », a-t-elle insisté, évoquant notamment l’ouverture controversée d’un bureau du gouvernement du Québec à Tel-Aviv « au moment même où une commission d’enquête de l’ONU parlait d’actes de génocide à Gaza ». Pour elle, ce geste symbolise un pouvoir qui « ne tient plus compte des règles de droit ».
« Le syndicalisme québécois demeure l’un des piliers du modèle social construit au fil des décennies, a-t-elle rappelé. Il a été déterminant dans l’édification du modèle québécois. »
Retour aux sources : comprendre 50 ans de solidarité

Geneviève Dorais, professeure au département d’histoire de l’UQAM, a ensuite replacé le CISO dans le contexte brûlant de sa naissance en 1975. « Le CISO émerge d’un contexte très difficile », a-t-elle rappelé : dictatures militaires en Amérique latine, luttes de libération nationale, crise économique mondiale. Et pourtant, de ce chaos a surgi un mouvement animé par la solidarité.
Fouillant les archives du CISO, Geneviève Dorais identifie trois axes essentiels qui ont marqué l’histoire de l’organisation : l’internationalisme ouvrier, le dialogue et la mobilisation des bases syndicales.
L’internationalisme, d’abord, fut un moteur fondamental. Le slogan de la conférence internationale de 1975 – « Même ennemi, même lutte, même combat! » – résumait la conviction selon laquelle les travailleuses et travailleurs comprennent mieux leur propre exploitation s’ils prennent acte de ce qui se joue ailleurs. L’historienne a donné en exemple la campagne contre la minière Noranda qui, dans les années 1970, fermait des sites au Québec tout en profitant de la répression sanglante de Pinochet pour investir au Chili et accroître ses profits. Le rôle du CISO fut alors de relier ces réalités : expliquer que les pertes d’emplois en Abitibi étaient liées à la violence d’État au Chili. « Ce n’était pas seulement un discours, insiste-t-elle. On allait chercher des faits précis pour montrer que les luttes étaient profondément liées. »
Deuxième axe : le dialogue entre les travailleurs et travailleuses d’ici et d’ailleurs. Michel Chartrand l’avait déjà souligné lors de la conférence internationale de 1975 qui avait réuni 600 participants, dont 44 délégués étrangers. Cette rencontre fut pour plusieurs un choc politique et émotionnel.
Troisième axe : l’importance des bases syndicales. Elle rappelle le travail colossal des premières équipes de coordination – notamment Roberto Quévillon et Clotilde Bertrand – qui ont tenu l’organisation « à bout de bras » malgré les crises. Mais surtout, elle insiste sur le fait que le CISO s’est construit « un syndicat à la fois, un militant ou une militante à la fois », parcourant le Québec pour politiser les travailleurs sur les dimensions internationales de leurs luttes.
Geneviève Dorais a clos son intervention sur une phrase qui résonnait avec l’esprit de la journée : « Il est impossible de comprendre la solidarité internationale sans d’abord engager un dialogue avec ailleurs. »
Regarder le monde d’aujourd’hui sans ciller
Un autre rappel saisissant de l’histoire du CISO est venu de Jay Naidoo, ex-secrétaire général de la COSATU en Afrique du Sud et figure centrale de la lutte contre l’apartheid.
« Les travailleurs du monde entier ont une lutte commune et un destin partagé », a-t-il affirmé d’emblée. Les syndicats doivent défendre non seulement les salaires et les conditions de travail, mais aussi « la démocratie, la dignité et l'avenir de l'humanité elle-même ».
Jay Naidoo a dressé un tableau brutal des crises simultanées qui secouent la planète : guerres, désastres climatiques, déplacements massifs de populations, effondrement des services publics, explosion des inégalités. « Trois milliardaires possèdent plus que l’ensemble de l’humanité », a-t-il rappelé. « Ce n’est pas un accident économique, c’est un choix politique. »
Il a détaillé la montée d’un nouvel autoritarisme mondial articulé autour de cinq piliers : la peur, notamment celle des migrants; le rejet de la vérité; le démantèlement des droits; la division systématique; et l’exigence d’obéissance, qui étouffe la dissidence et concentre le pouvoir.
Donald Trump, selon lui, n’est pas une anomalie, mais « un signal », le symptôme visible d’une fracturation politique mondiale. Le trumpisme incarne une hostilité profonde envers les immigrants, un mépris pour l’action climatique, une offensive contre les droits du travail, le renforcement du pouvoir corporatif et la mise à mal des institutions multilatérales.
Jay Naidoo a aussi dénoncé la « guerre globale contre les femmes », nourrie par le retour en force du patriarcat : attaques contre les droits reproductifs, répression des mouvements féministes, violences accrues contre les communautés LGBTQ+. « Le patriarcat est une force autoritaire. Le mouvement syndical doit être son adversaire le plus puissant. »
Pour lui, les syndicats affrontent aujourd’hui des défis immenses : précarisation du travail, exploitation exacerbée par l’automatisation, multinationales nomades et législations antisyndicales.
Son appel final fut un véritable manifeste : « L’injustice est globale. L’autoritarisme est global. L’effondrement climatique est global. L’unité doit donc être globale. » Et de conclure, en s’adressant directement au CISO : « Pendant 50 ans, vous avez été un bouclier moral. Pour les 50 prochaines années, il faudra l’être encore plus. »
Le drame haïtien

À ce diagnostic mondial, s’est ajoutée la voix d’Yvel Admettre, secrétaire général de la CTSP en Haïti, qui a rappelé que la violence politique ne tombe jamais du ciel. « La situation qu'Haïti connaît depuis un certain temps, c’est une situation programmée, planifiée par les puissances occidentales », a-t-il affirmé, dénonçant la complaisance internationale envers les gangs armés qui sèment le chaos. Pour lui, la destruction des institutions, l’appauvrissement accéléré de la population et l’effondrement de l’État ne sont pas des dérives accidentelles, mais les effets d’un « plan » assumé par certaines puissances cherchant à modeler l’avenir du pays depuis l’extérieur.
Il a évoqué à ce sujet la déclaration, il y a deux ans, de la représentante des Nations unies en Haïti, Helen Lalime, qui avait salué le fait que les gangs armés s’étaient unis pour former une coalition — « une très bonne chose », avait-elle dit.
Il a également dénoncé les communications assumées entre l’ambassade américaine et certaines factions armées, ainsi que la récente intervention de l’ambassadeur canadien auprès du Conseil présidentiel de transition pour que soit abandonnée la destitution du premier ministre. Il a décrit cette intervention comme une pression politique directe destinée à orienter la vie politique haïtienne.
Pour une présentation plus exhaustive de l'intervention d'Yvel Admettre, cliquez ici.
De nombreuses pertes d’emploi au Mexique à cause des tarifs douaniers
Benedicto Martinez Orozoco, coordonnateur national du Frente Auténtico del Trabajo (FAT) du FAT, allié et partenaire historique du CISO, a entretenu l'assemblée sur un défi commun et bien actuel, soit l’accord de libre-échange Canada–États-Unis–Mexique et les menaces aux droits syndicaux. « Les tarifs douaniers imposés par les États-Unis causent beaucoup de stress à l’économie mexicaine. Ils ont entrainé de nombreux congédiements dans le secteur de l’automobile », a-t-il mentionné.
Un héritage vivant, un avenir exigeant
La journée marquait un anniversaire, mais surtout un passage de relais. À travers les échanges, une idée revenait sans cesse : la solidarité internationale est une condition de la survie du mouvement syndical.
En quittant la salle, plusieurs participantes confiaient repartir galvanisées. Car si le CISO célèbre cinquante ans d’existence, ses défis – eux – ne prennent pas une ride. Ils se renouvellent, se durcissent parfois, mais ramènent toujours à une même tâche fondamentale : relier les luttes, écouter les bases, dialoguer avec le monde et maintenir vivante la conviction qu’un autre avenir reste possible.
Un demi-siècle plus tard, le CISO semble déterminé à continuer de le prouver.

