L’ISQ succombe à une surdose de plurilinguisme.
Dans « Les francophones sont-ils minoritaires à Montréal ? » (La Presse, 3 décembre 2025), Jean-Pierre Corbeil brouille de nouveau le recul du français sur l’île de Montréal. Cette fois, il fait flèche de Situation des langues parlées au Québec en 2024, rapport d’enquête de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).
L’article suit la recette habituelle de Corbeil. Il cherche d’entrée de jeu à discréditer tous ceux qui trouvent que le français décline, en montant en épingle une déclaration caquiste. Il s’agit cette fois de la réaction de François Legault au « tanné du débat sur le déclin du français » de Mark Miller.
Legault aurait prétendu que le poids des francophones à Montréal est passé de 48 % en 2022 à 43 % en 2024. Pour une population aussi importante, une chute aussi phénoménale, de cinq points en deux ans, est invraisemblable. Vérification faite, cela provient du pourcentage des résidents de l’île de Montréal qui ont déclaré le français comme unique langue parlée le plus souvent à la maison au recensement de 2021 (et non 2022), soit 48,3 %, et à leur pourcentage selon l’enquête de l’ISQ, soit 42,7 %.
Corbeil rétorque qu’en réalité, le poids des francophones selon l’ISQ serait de 60,4 %. L’écart avec les dires de Legault est béant.
Or, le chiffre de l’ISQ n’est qu’une estimation. Et surtout, son questionnaire est boosté à bloc pour susciter des réponses conformes à l’intox plurilingue de Corbeil et compagnie. Au point que, dans le détail, les données de l’ISQ et celles du recensement ne sont en rien comparables.
Examinons les deux questionnaires. Les questions qui ont conduit aux données de recensement sur la langue parlée le plus souvent à la maison sont les suivantes :
8. « Cette personne connaît-elle assez bien le français ou l'anglais pour soutenir une conversation ? »
9.a) « Quelle(s) langue(s) cette personne parle-t-elle régulièrement à la maison ? »
9.b) « Parmi ces langues, laquelle cette personne parle-t-elle le plus souvent à la maison ? Indiquez plus d'une langue seulement si elles sont parlées aussi souvent l'une que l'autre à la maison. »
Sur l’île de Montréal, 92 % des répondants au recensement ont indiqué ne parler qu’une seule langue le plus souvent à la maison. Contre seulement 8 % qui ont déclaré parler également souvent plusieurs langues au même titre.
Et voici les questions de l’ISQ à ce même sujet :
1. « Quelle langue connaissez-vous suffisamment pour tenir une conversation simple ? Vous pouvez indiquer plusieurs langues. N’oubliez pas d’indiquer toutes les langues que vous connaissez, y compris celle dans laquelle vous répondez à l’étude. »
5. « Quelle langue parlez-vous régulièrement à la maison ? Vous pouvez indiquer plusieurs langues. »
6. « Parmi ces langues, laquelle parlez-vous le plus souvent à la maison ? Indiquez plusieurs langues seulement si vous les parlez aussi souvent l’une que l’autre à la maison. »
Notons que chaque question entretient la possibilité d’indiquer plusieurs langues. L’ISQ a tout particulièrement fait le maximum pour gonfler le nombre de langues données en réponse à la question 1. Il suffit de pouvoir tenir une conversation « simple ». Suivie de « Vous pouvez indiquer plusieurs langues ». Puis de « N’oubliez pas d’indiquer toutes les langues que vous connaissez ». L’ISQ invite même les répondants en ligne à ajouter la langue dans laquelle ils répondent, alors qu’on peut être capable de lire la langue du questionnaire sans pouvoir la parler.
Redondante, donc, jusqu’à l’absurde, la formulation de cette première question donne le ton. Cela incite à déclarer plusieurs langues en réponse aux questions suivantes.
Le plurilinguisme en marche, quoi. Et le résultat est au rendez-vous. Sur l’île, 77 % des répondants à l’enquête ont indiqué ne parler qu’une seule langue le plus souvent à la maison, contre un phénoménal 23 % qui ont déclaré parler également souvent plusieurs langues au même titre.
Un pareil niveau de plurilinguisme, composé de langues parlées également souvent, est invraisemblable. Au regard notamment du 92 % de réponses uniques et 8 % de réponses multiples enregistrés au recensement.
Qu’importe. Corbeil additionne les 42,7 % de Montréalais qui, en réponse au questionnaire de l’ISQ, ont déclaré uniquement le français comme langue parlée le plus souvent à la maison, au 17,7 % qui ont déclaré parler également souvent au même titre le français et l’anglais, ou le français et l’arabe, ou le français, l’anglais et l’espagnol, etc. Puis proclame avec ravissement que Montréal compte 60,4 % de « francophones ».
Récapitulons. Pour calculer le poids des francophones, Legault ne retient que les réponses uniques. Corbeil, au contraire, y ajoute une quantité invraisemblable de combinaisons du français avec d’autres langues. Tous deux sont dans les patates.
D’autre part, Legault compare des pommes et des poires, alors que Corbeil ne compare rien du tout. Une enquête ne fait pas une tendance.
Comptabilisons plutôt le degré d’emploi de chaque langue à titre de langue parlée le plus souvent à la maison. Cela revient à répartir les déclarations de plusieurs langues de manière égale entre les langues déclarées. D’après le recensement de 2021, cela donne une île de Montréal à 51 % francophone, 27 % anglophone et 22 % allophone selon la langue parlée le plus souvent à la maison. Et d’après les estimations de l’ISQ, à 51 % francophone, 25 % anglophone et 24 % allophone au même titre.
C’est du pareil au même. Ainsi, il est possible de concilier les données de l’ISQ et du recensement. Mais seulement dans les grandes lignes. Et à condition de répartir de manière égale les déclarations de plusieurs langues parlées à égalité.
Faisons alors plus complet. Une fois les réponses multiples dûment réparties, Montréal était, au recensement de 2001, à 56 % francophone, 25 % anglophone et 19 % allophone, toujours selon la langue parlée le plus souvent à la maison. Entre 2001 et 2021, sa majorité a donc reculé de 56 à 51 %. Un recul de 5 points en 20 ans. Pour une population de deux millions, le déclin est rapide.
« Les francophones sont-ils minoritaires à Montréal ? » se demande La Presse. Le recensement de 2026 a lieu en mai prochain. Les paris sont ouverts.
