Photo: Messieurs Raphaël Erkoréka (gauche) et l'économiste James Galbraith (droite). Photo gracieusement fournie par M. Erkoréka.
Ayant un petit espace à mon horaire voilà quelques semaines, j'ai décidé d'effectuer un petit pèlerinage discret dans l'État de New York. Le but? Assister à la conférence annuelle de l'Institut de recherche économique américain Levy (Levy Institute). Un des très rares instituts de recherche économique progressiste aux États-Unis.
En traversant la frontière, l'interrogatoire de base:
- Douanier: What will you be doing there?
- Réponse (Raphaël): I'll be listening and learning about the future of american economy, sir!
- Douanier : D'un geste avec sa main, il simule un écrasement d'avion...
Quel humoriste, ce douanier!...
Quelques heures plus tard, en ouverture de conférence à l'Institut Levy, la nouvelle directrice, Paulina Tcherneva, discute de l'importance pour la science économique progressiste d'incorporer le discours et le combat politique américains, en ces temps où les citoyens américains semblent dépassés par la situation générale dans laquelle ils sont plongés.
Premier locuteur officiel: Daniel Alpert, courtier et directeur d'une firme d'investissement de Wall Street. Un gars de l'intérieur de la bête du quartier financier de Manhattan.
Après avoir décrit les cinq périodes, selon lui, du capitalisme financier de 1607 à aujourd'hui, il relate que les commissions ($) des courtiers font en sorte qu'ils se fichent complètement de l'intérêt commun américain. Leur but: faire du profit rapide, et effectuer des fusions/acquisitions afin d'aller chercher de généreux bonis.
C’est le même processus qui, selon Robert Reich (ancien ministre du Travail sous Bill Clinton), amène une position trop dominante de certaines entreprises oligopoles, ce, dans tous les secteurs de l’économie américaine.
Cela donne à ces oligopoles la capacité d'établir et fixer les prix, selon leurs désirs de profits à court terme, et non en fonction du bien commun du peuple américain. Une grande partie du problème actuel de l'inflation proviendrait de là.
L'augmentation du coût de la vie, la stagnation des salaires, l'érosion des avantages sociaux et les difficultés de l'appareil industriel classique américain font que l'Américain moyen a de la difficulté à joindre les deux bouts, ce qui est une source de colère sociale, terreau pour le populisme et les dérives autoritaires.
C'est aussi une des sources du fameux slogan de la génération Z : « No home, no retirement, no kids... »
Deuxième locutrice de la journée, Mme Leila Davis, chercheuse au campus Amherst, de l'Université du Massachusetts.
Elle montre la fragilité consternante des petites et moyennes entreprises américaines. Elles ne tiennent en général que par un fil, souligne-t-elle. Beaucoup d'entre elles ne rembourseraient que les intérêts sur leur dette, et très peu de paiements sur leur « principal ».
Suite à son intervention, l'animateur du moment, Talmon Smith (New York Times) demande à Daniel Alpert et Leila Davis, de décrire l'état réel de l'économie américaine.
Réponse de Daniel Alpert: C'est comme sur le Titanic, avec une 1re classe qui se porte très bien, alors que tous les autres passagers ont de la difficulté à se sortir la tête de l'eau...
Troisième conférencière de la journée : Paulina Tcherneva.
La directrice indique que la société américaine, preuves à l'appui, fait de moins en moins confiance au Parti démocrate en tant que vecteur de changement positif pour le peuple américain.
Les pauvres et ceux au statut précaire ne votent plus. Les groupes minoritaires non plus, car ils ne voient pas leur intérêt dans la supposée « buée » démocrate des dernières années.
Les démocrates, selon elle, auraient, avec le temps, « perdu » les travailleurs et une partie de la classe moyenne, en dérivant vers la droite et un certain vide programmatique, gracieuseté de deux des trois groupes dominants à l'intérieur du Parti démocrate.
C'est cet état de fait qui aurait laissé de l'espace pour la rhétorique trumpienne à savoir: « Make America Great Again » (MAGA): ce qui impliquait de relancer l'appareil industriel américain, d'améliorer le sort des salariés et de casser l'inflation rampante. Entre autres.
Elle montre aussi, avec des tableaux, des résultats de sondages surprenants (Ipsos-2024), liant les répondants américains à de très favorables appuis à des propositions sociales telles:
- La hausse du salaire minimum;
- Le rejet de subventions gouvernementales aux écoles privées;
- La protection de l'art et de la culture;
- L’augmentation de divers avantages sociaux.
Donc, s'il veut survivre, dit-elle, le Parti démocrate doit présenter un programme fort. Elle propose donc comme enlignement programmatique:
- Une hausse substantielle du salaire minimum;
- Une vaste couverture médicale universelle;
- La gratuité scolaire postsecondaire;
- Une politique du logement abordable;
- Un contrôle de l'inflation
Entre autres...
Lors de la pause, je suis allé discuter avec Alan Minsky, celui qui a contribué à amener Bernie Sanders et Rô Khanna à l'avant-plan du Parti démocrate. (Et qui fut un des organisateurs de Occupy Wall-Street voilà quelques années.)
Il me dit en substance que la solution actuelle passe par la création et le soutien kaléidoscopique de nouveaux leaders de centre gauche à la grandeur des États-Unis.
Cela pourra aider à mettre de la pression sur l'appareil politique du Parti démocrate, ainsi que sur les deux principaux candidats principaux actuels que sont Gavin Newsom et Kamala Harris.
Quatrième conférencier : James Galbraith. Lui-même!
Le conseiller économique discret de Bernie Sanders, et de beaucoup de jeunes leaders sociaux-démocrates américains en puissance... et qui, accessoirement, fut un des conseillers de l'État chinois à titre de « chief technical advisor » de 1993 à 1997, au sein de la commission de planification étatique de la Chine.
En début d'allocution, il se dit agréablement surpris de la présentation de Mme Tcherneva. Il n'a, selon lui, rien à ajouter à cela, sinon que le Parti démocrate, s'il échoue à se repositionner avec des propositions concrètes, pavera la voie au fascisme complet, ce, au-delà de Trump!
(Pause repas)
La conférencière de l'après-midi est Mme Liang, spécialiste de l'économie chinoise, de l'Université de Boston.
Entre autres choses, elle montre que, contre toute attente, l'économie chinoise s'appuie, depuis 2008, sur une demande intérieure forte et stable...
Autre point d'appui de l'économie chinoise: le financement de l'économie chinoise par les banques gouvernementales chinoises. Ce financement est bien sûr dirigé prioritairement vers les infrastructures et les secteurs industriels.
De 2015 à 2020, 2 trillions de $ (conversion en dollars canadiens) furent investis par les « government guided funds » (GGF), les fonds gouvernementaux dirigés dans le cadre du programme stratégique national d'industrialisation émergente (traduction libre).
De plus, depuis mars 2025, la Chine a ajouté à son répertoire de mesures, le « National Venture Capital Guidance Fund », à hauteur de 200 milliards de $ (conversion dollar canadien), afin de soutenir le secteur de l'intelligence artificielle, l'informatique quantique, l'énergie liée à l'hydrogène, ainsi que d'autres technologies de pointe.
Madame Liang note que les investissements étrangers sont acceptés, mais contrôlés.
La part étrangère de l'économie boursière chinoise est contrôlée à hauteur de 2% et 4 % (actions, obligations). Par opposition, 40% et 33% de l'économie boursière américaine est contrôlée par l'étranger (dont la Chine et le Japon).
À la fin de la présentation de Mme Liang, je me suis dit qu'il était temps de retourner à Montréal en passant par Lake Placid, là où une belle prestation américaine à ces jeux (1980) annonçait aussi, en contrechant, l'avènement du nouveau système économico-social mondial nommé : néo-libéralisme.
Celui-là même dans lequel nous baignons encore... mais pour combien de temps?
