Après l’intervention des États-Unis au Venezuela, personne ne peut plus feindre l’indifférence face aux appétits impérialistes du voisin américain. Le droit international est piétiné avec une désinvolture qui glace. Le Président américain affiche désormais des airs qui rappellent les heures sombres de l’histoire européenne, lorsque l’on refusait encore de croire que la brutalité pouvait devenir doctrine. À l’époque aussi, on se rassurait, on parlait de pragmatisme, on signait des ententes de paix avec dictateur européen au nom de la stabilité, pendant que la catastrophe prenait forme.
Je suis souverainiste! Je le suis par conviction profonde, par fidélité à une idée du Québec comme peuple arrivé à une maturité politique, capable de se gouverner lui-même. Or, aujourd’hui, une tension nouvelle traverse notre imaginaire collectif. Le Canada demeure un pays souverain, vaste, riche, apparemment solide. Il est peu probable qu’il devienne demain un État américain de plus. Pourtant, une inquiétude diffuse s’installe. Elle ne relève pas d’une invasion militaire classique, mais d’une pression constante, économique, diplomatique, symbolique. Cette inquiétude agit comme un ciment. Les Canadiens sentent confusément qu’ils doivent se serrer les coudes.
Dans ce contexte, le fédéralisme retrouve une force qu’il n’avait plus. Il se présente comme un rempart. Une maison commune face à la tempête. L’élection récente d’un premier ministre presque inconnu, issu du monde de la finance, apparaissait alors comme un réflexe de survie nationale. On cherche un gestionnaire, un négociateur, quelqu’un qui saura parler le langage du pouvoir américain. Ce choix n’est pas anodin. Il traduit un désir d’unité, voire de discipline collective devant les menaces extérieures contre nos produits, notre commerce.
C’est ici que le malaise souverainiste se fait sentir. Car si la souveraineté canadienne devient un enjeu existentiel, où se loge encore la souveraineté québécoise? Comment continuer de porter un projet d’indépendance québécoise lorsque l’heure est à la défense nationale canadienne? Le risque est réel que la cause souverainiste québécoise soit perçue non plus comme une émancipation, mais comme une fissure. Non plus comme une affirmation, mais comme une distraction dangereuse.
Je crains que plusieurs Québécois, animés pourtant d’un attachement sincère à leur nation québécoise, soient tentés de remettre la question à plus tard. De voter pour un parti fédéraliste au nom de l’union canadienne. De croire qu’il faut d’abord sauver la maison avant de redessiner les pièces. Le Parti libéral du Québec pourrait alors redevenir le refuge de cette prudence. Moins par amour du fédéralisme que par peur du chaos.
Si demain les appétits américains se tournent sérieusement vers le Groenland, si l’Arctique devient le nouveau théâtre des convoitises, alors la question québécoise risque de s’effacer encore davantage. Elle pèsera moins lourd dans la balance des urgences. Ce jour-là, le réflexe fédéraliste pourrait l’emporter. Moins par enthousiasme que par réflexe de conservation.
Le Parti Québécois, lui, se trouve à la croisée des chemins. Son livre bleu, en évoquant des alignements possibles avec certaines politiques américaines, ouvre une brèche inquiétante. Dans un monde où les États-Unis inquiètent, toute ambiguïté devient suspecte. Le souverainisme ne peut se permettre d’apparaître comme naïf ou complaisant. Il doit au contraire affirmer que l’indépendance du Québec est une protection supplémentaire, non une fragilisation. Une capacité de parler d’égal à égal. Une voix propre dans le concert des nations.
Pour que la cause de la souveraineté du Québec traverse sans se dissoudre l’épreuve des appétits impérialistes américains, elle doit se transformer sans se renier. Le défi est immense. Il ne s’agit plus seulement de convaincre de la légitimité historique ou culturelle de l’indépendance, mais de démontrer sa pertinence dans un monde dominé par des rapports de force brutaux. Une pédagogie nouvelle s’impose. Elle doit apaiser la peur sans jamais la manipuler. Elle doit expliquer patiemment que se gouverner soi-même n’est pas un repli frileux, mais un acte de lucidité. Être souverain, c’est pouvoir dire oui et non. C’est choisir ses alliances au lieu de les subir. C’est parler au monde sans intermédiaire, avec une voix claire, responsable et assumée. Face à l’impérialisme, l’indépendance n’est pas une faiblesse supplémentaire, elle est une capacité de résistance politique et morale.
Je demeure souverainiste précisément parce que le temps est à la peur. Parce que je refuse que l’angoisse devienne une boussole collective. Un peuple qui renonce à se poser ses propres questions pour se réfugier dans une protection illusoire finit toujours par s’appauvrir, politiquement, culturellement, intérieurement. Ce que l’on croit sauver par la prudence excessive se dissout souvent dans la dépendance. La souveraineté n’est pas un luxe des temps calmes. Elle est une nécessité dans les temps troublés. Elle est le courage de rester debout quand l’histoire presse et que les puissants avancent, parfois, souvent, avec leurs bottes.
Certains souverainistes hésitent désormais à poser frontalement la question de la souveraineté et celle d’un éventuel troisième référendum, dans un contexte marqué par les menaces répétées de Trump d’annexer le Canada aux États-Unis. Cette hésitation se veut prudente, presque protectrice. Pourtant, c’est précisément dans de tels moments que toutes les questions doivent être posées. Lorsqu’il s’agit de faire face aux appétits impérialistes de notre temps, le silence devient une faiblesse.
Il ne suffit plus d’invoquer les principes abstraits du droit international ni de se réfugier derrière des alliances anciennes que l’on croyait immuables. Les équilibres se déplacent, les puissances avancent sans toujours dissimuler leurs intentions, et les peuples qui n’ont pas clarifié leur propre projet politique se retrouvent les premiers exposés. Se protéger n’est plus un réflexe automatique, c’est un travail de lucidité collective. Un effort soutenu pour mesurer notre véritable capacité d’action, pour comprendre où commence et où s’arrête notre marge de manœuvre, et pour décider, en pleine conscience, de la voie que nous choisissons d’emprunter.
Faut-il se fondre dans de plus grandes entités politiques pour se croire à l’abri ? Faut-il accepter de déléguer toujours davantage de pouvoir au nom de la sécurité ? Ou au contraire, faut-il assumer pleinement sa capacité à décider pour soi-même, à établir ses priorités, à défendre ses intérêts sans intermédiaire ? Ces questions ne sont pas théoriques. Elles touchent au cœur même de la souveraineté, qu’elle soit canadienne ou québécoise. Elles obligent à regarder en face le rapport entre dépendance et protection, entre confort apparent et liberté réelle.
Dans ce contexte, la tentation du repli sous un parapluie fédéral apparaît rassurante. Elle promet la force du nombre, la stabilité, une voix plus lourde sur la scène internationale. Mais cette promesse a un prix. Elle suppose une dilution des choix, une subordination des intérêts particuliers à une stratégie qui n’est pas toujours la nôtre. Elle suppose aussi que la protection offerte soit durable, ce qui n’est jamais garanti lorsque les rapports de force se durcissent.
Se protéger des appétits impérialistes exige donc autre chose qu’un simple réflexe défensif. Cela exige une maturité politique. La capacité de nommer les menaces sans hystérie. La capacité d’imaginer des alliances fondées sur le respect et non sur la peur. La capacité, surtout, de croire qu’un peuple qui se gouverne lui-même est mieux armé pour résister aux pressions, parce qu’il sait qui il est, ce qu’il veut et jusqu’où il est prêt à aller.

