Il suffit de faire quelques recherches sur le Web pour réaliser toute la confusion qui entoure la définition des idéologies libertaire et libertarienne. Ou bien il s’agit pour certains d’un seul et même concept, simplifié jusqu’à l’incompréhension, ou bien on leur attribue de part et d’autre des principes et des intentions fausses ou trompeuses.
Ces deux idéologies sont en fait diamétralement opposées, que ce soit dans leurs objectifs ou dans leurs approches. La première, l’idéologie libertaire, issue de l’anarchisme politique européen du XIXe siècle, est une idéologie égalitaire prônant une société sans domination et sans exploitation, basée sur la coopération volontaire, la démocratie directe (la véritable démocratie, en somme) et la responsabilité individuelle. Elle s’oppose de ce fait à l’État hiérarchique et à l’entreprise privée qui perpétuent la domination des uns par les autres. Ses précurseurs sont Pierre-Joseph Proudhon, Mikhaïl Bakounine et Pierre Kropotkine.
La seconde, l’idéologie libertarienne, qui se revendique à tort de ce même anarchisme politique du XIXe siècle, s’inspire en fait du libéralisme classique et de l’individualisme aux origines des États-Unis d’Amérique. Elle se structure au XXe siècle autour de personnages comme Ayn Rand et Murray Rothbard en s’opposant à la redistribution des richesses et aux réglementations étatiques. Sa conception de la liberté est essentiellement individualiste.
Les idées libertaires, qui relèvent d’une forme de socialisme, sont peu exposées de nos jours dans les grands médias et les médias sociaux, et encore moins au sein des partis politiques. Les idées libertariennes ont quant à elles envahi à la fois les médias et la politique, avec le soutien moral et surtout financier de nombreux milliardaires. Leurs promoteurs ont pris le pouvoir dans plusieurs pays, aux États-Unis, entre autres, et elles sont diffusées à profusion par de nombreux chroniqueurs de journaux conservateurs et par des « influenceurs » sur de nombreuses plateformes.
Tous ceux qui se revendiquent aujourd’hui des idées libertariennes, surtout parmi les classes moyennes et populaires, n’en comprennent assurément pas encore bien les conséquences. Les déréglementations voulues par les libertariens pour réduire l’État à son strict minimum auraient des conséquences funestes. Elles briseraient les protections durement acquises des citoyens et permettraient aux entreprises, plus riches encore, de contrôler plus parfaitement nos « démocraties ».
La nécessité dans laquelle se retrouverait ainsi une personne pauvre ou vulnérable de négocier « librement » sa force de travail avec une personne ou une entreprise riche et puissante ne nous mènerait qu’à une seule forme de liberté – celle, pour le plus puissant, de jouir sans retenue de la misère de l’autre. Imaginez-vous un instant dans une société sans salaire minimum, sans système de santé pour tous, sans système universel d’éducation, sans soutiens aux plus démunis et sans syndicat, dans un système profondément gangrené par le financement privé des carrières et des partis politiques.
Les libertariens sont souvent en fait très proches des fascistes, dont ils se revendiquent parfois. Ceux qui adhèrent à leurs idées sont des idéalistes à la noix, qui doivent réapprendre le b.a.-ba de la liberté. Le raisonnement est pourtant simple : la liberté, comme l’ont exprimé les libertaires, est le corollaire de l’égalité. Pour l’exprimer plus clairement, la liberté ne se conçoit que dans un monde égalitaire.
Certains n’auront pas encore compris? Soyons plus explicites : quand on souffre de la faim, qu’on travaille douze heures par jour pour à peine survivre, qu’il n’y a plus personne pour prendre soin de nous ou nous soigner quand on est malade ou blessé, et que l’on abuse sans retenue de nous physiquement ou psychologiquement, eh bien, devinez quoi? Devinez quoi ? Eh bien, on n’est pas ou plus une personne libre!
Les libertaires souhaitaient et souhaitent encore une société de partage; les libertariens, eux, une société sans partage...
* Cette chronique a aussi été publiée dans le journal Ski-se-Dit.

