« Pas grand-chose », me dit la voisine tout en caressant son vieux caniche. À 85 cinq ans, elle en a vu passer des premiers ministres. Depuis le départ de Bernard Landry, plus personne aux commandes du Québec ne trouve grâce à ses yeux. Elle ne va même plus voter.

C’est moi qui lui ai annoncé la nouvelle du départ de François Legault. Et pour la provoquer un peu, je me suis permis d’ajouter qu’il s’agissait d’ « un moment important pour la province ». Elle a réagi aussitôt, « Tu m’annonces son départ, je ne l’ai même pas vu arriver ».

Même pas quand il a été « notre père de famille à tous » pendant la pandémie. « Je ne suis pas vaccinée, je suis toujours vivante, ça te suffit comme réponse? ». Puis elle s’est retournée pour entrer chez elle.

Elle est contente d’avoir un voisin qui, au cœur de l’hiver, l’aide à sortir ses poubelles et, par la même occasion, la sortir un peu de sa solitude. Elle aime souvent me répéter qu’avec Bernard, on pouvait encore rêver un peu. Son français, sa culture et son idéal d’un Québec ouvert et indépendant lui manquent beaucoup. Parfois, il lui arrive de le maudire d’avoir démissionné alors qu’il venait d’obtenir 73% pour cent d’un vote de confiance.

Pour ma voisine, depuis la démission de Landry en 2005, le Québec est entré dans une ère nouvelle. Celle de l’insignifiance au pouvoir. Elle n’a pas attendu l’arrivée ni le départ de François Legault pour en prendre conscience. Sans tomber dans le cynisme, j’ai plutôt tendance à lui donner raison.

Cette insignifiance s’inscrit dans un mouvement mondial. Depuis le 11 septembre 2001, le pouvoir politique en Occident est prisonnier d’un sentiment d’insécurité devenu structurel. Plus aucun dirigeant ne peut accéder au pouvoir sans composer avec la peur et l’instrumentaliser. Peur du terrorisme. Peur du grand remplacement, peur de l’entrisme. Peur de l’autre. Cette nouvelle donne a transformé l’exercice du pouvoir. La vision a été remplacée par la gestion de l’angoisse. Le courage par la communication. Le sens par le réflexe.

Au Québec, Jean Charest a donné le ton. Dès la campagne électorale de 2003, il a su capter et instrumentaliser ce sentiment d’insécurité. Le Québec devenait un hôpital. Les Québécoises et les Québécois devenaient des malades. Sa promesse phare, réduire le temps d’attente aux urgences de six heures à deux heures, a marqué une rupture. Une promesse simple. Une image forte. Une majorité y a cru. Le populisme politique au Québec n’avait pas atteint un tel niveau depuis très longtemps.

Depuis 2003, peu importe la personne au pouvoir. Peu importe son parti. La logique demeure la même. C’est toujours Jean Charest qui gouverne symboliquement le Québec. Une politique de slogans. Une politique de solutions rapides à des problèmes complexes. Une politique qui parle aux émotions et non à l’intelligence. Le populisme, une fois installé au pouvoir, ne produit pas du sens. Il produit de l’insignifiance.

Depuis 2003, et surtout depuis le départ de Landry, combien de discours réellement visionnaires avons-nous entendus de nos premiers ministres, autant au niveau provincial qu’au niveau fédéral? Combien de paroles capables de respecter l’intelligence citoyenne? Combien de projets de société porteurs de cohérence et de profondeur? La réponse est cruelle. Presque aucun. L’ère des politiques est close. Nous vivons désormais dans l’ère des politiciens.

Jacques Parizeau, interrogé à Tout le monde en parle sur Jean Charest, avait répondu avec un sourire, « C’est un politicien ». Tout était dit. Depuis plus de vingt ans, être politicien au poste de pouvoir au Québec consiste trop souvent à se servir des gens, de leur angoisse, de leur peur. René de Montherlant écrivait que « La politique est l’art de se servir des hommes ». Il parlait avant que le mot populisme ne s’impose. Mais il en décrivait déjà, dans cette courte phrase, la mécanique intime.

À qui le pouvoir politique a-t-il réellement profité depuis 2003 au Québec? Aux riches. Aux grandes entreprises. Aux intérêts dominants. Certainement pas à la majorité. Les inégalités se sont creusées. La concentration de la richesse s’est accentuée. Ni la santé ni l’éducation ne se sont améliorées. Et le discours politique a accompagné ce mouvement en normalisant l’insignifiance. Justin Trudeau, comme premier ministre du Canada, a-t-il déjà parlé pour dire quelque chose? Son successeur, en déclarant que « les valeurs musulmanes sont des valeurs canadiennes », parlait à qui et pourquoi?

Le seul parti au Québec qui échappe encore à l’insignifiance s’appelle Québec solidaire. Il a le défaut de ne pas encore être au pouvoir. Mais il a une qualité rare. Il assume des choix politiques clairs. Taxer les riches pour qu’ils paient leur juste part en impôt. À elle seule, cette mesure fait tout l’honneur de Québec solidaire et de ses différents porte-paroles. En cette année 2026, déterminante pour l’avenir du Québec, santé, éducation, logement et égalité seront, j’en suis certain, les thèmes prioritaires de Québec solidaire.

Mais ce jeune parti se distingue aussi par autre chose de fondamental. Quel que soit l’avenir du Québec, souverain ou pas, les gens du pays, pour Québec solidaire, viennent aussi d’ailleurs. La nation n’est pas un héritage figé. Elle est un projet commun. Inclusif. Vivant.

Il revient maintenant aux Québécoises et aux Québécois de prendre ce parti progressiste un peu plus au sérieux. Et à moi, de convaincre une vieille dame de 85 ans, d’aller voter aux prochaines élections.