L’auteur est porte-parole du Regroupement Vigilance Mines Abitibi-Témiscamingue (REVIMAT)

Les règles de toponymie au Québec permettent aux entreprises de mettre leur nom sur certains édifices publics, tel que l’Aréna Glencore, la Place Agnico Eagle, etc. Il est également courant de voir afficher le nom des entreprises qui ont financé une partie des activités culturelles, artistiques ou sportives offertes aux citoyens.

On voit même leur nom sur certaines installations universitaires, des institutions financières ou certains services du réseau routier. Ces appellations renvoient l’image d’un milieu de vie uniquement tributaire des contributions provenant de l’industrie. Elles faussent la perception de la population qui ne se voit plus comme un contributeur, mais comme un simple bénéficiaire des largesses de l’industrie.

Cette dépendance indue envers l’industrie n’est pas sans effet. Lorsqu’une possible fermeture d’entreprise est annoncée, une crainte généralisée amène certains citoyens à défendre leurs bienfaiteurs. Ils sont prêts à accepter n’importe quelle exigence de l’industrie et mettent de la pression sur leurs élus pour supporter les entreprises.

On les entend dans les lieux publics et sur les réseaux sociaux souligner à grands traits l’importance de ces entreprises. Ils vont jusqu’à déclamer que la réduction de cet apport économique va bouleverser le socle de leur société. Fini la création d’emplois bien payés, fini la construction d’infrastructures publiques, fini le financement des activités de groupes communautaires. Selon eux, tous les événements publics disparaitront. Leur ville et leur région se retrouveront devant un avenir incertain avec des BS au final et une baisse de la valeur des propriétés.

La réalité

Prenons comme exemple la région minière de l’Abitibi, où les commandites sont de plus en plus utilisées pour nommer les édifices publics et les événements publics.

Cette visibilité toponymique donne l’impression que ces infrastructures n’existeraient pas sans l’apport financier des entreprises. En effet, le fait de voir le nom d’une entreprise en lettres géantes sur un édifice ou un événement donne l’impression que c’est elle qui paie en entier pour cette réalisation.

Toutefois, une étude produite par une étudiante à la maîtrise à l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) [1] tend à infirmer cette perception. Dans son étude, l’auteure démontre que la majorité du financement des projets provient de fonds publics. Voici deux exemples qu’elle a compilés :

  • Quatre événements culturels à Val-d’Or portaient le nom d’une entreprise. Ils étaient financés en moyenne à 44,25% de fonds publics, 26,25% de revenus autonomes, 7,25% de minières et 22,25% d’autres partenaires privés.
  • Une infrastructure à Val-d’Or portait le nom d’une entreprise minière. Elle était financée à 78% de fonds publics, 0% de fondations, 19% d’une minière et 16,6% de partenaires privées.

Je me permets de souligner que les commandites des entreprises sont déductibles d’impôt, ce qui diminue le pourcentage de leur contribution en abaissant leur taux d’imposition. La contribution des entreprises est donc inférieure à celle mentionnée dans l’étude.

Ce que ces chiffres mettent en évidence, c’est que, bien que l’apport financier des entreprises soit intéressant, il n’est pas la raison première de la mise en œuvre des projets. Ces derniers sont d’abord et avant tout réalisés grâce aux fonds publics.

Les effets délétères d’identifier un édifice ou une activité à partir du nom d’une entreprise

Tout est une question d’image. Identifier un édifice ou une activité à partir du nom d’une entreprise doit être vu comme la stratégie « du pain et des jeux » (expression utilisée pour la première fois par le poète satirique romain Juvénal vers l'an 100-125 de notre ère dans ses Satyres).

Les entreprises nourriraient et divertiraient ainsi le peuple afin de maintenir l’adhésion sans condition de celui-ci. Toute opposition envers une entreprise devient ainsi impossible, car elle est considérée par certains comme une attaque directe envers ses bienfaiteurs et conséquemment réprimée par des larbins bien conditionnés.

Poussés à leur extrême, les industriels pourraient se substituer à la gouvernance démocratique et imposer leurs propres règles au gouvernement. L’industrie deviendrait donc maîtresse du jeu et pourrait ainsi influencer la réglementation sur ses opérations pour la rendre plus permissive.

En résumé, la population se retrouve dans une situation de dépendance envers l’industrie. Les organismes communautaires craignent de perdre leur subvention et les municipalités craignent de perdre les fruits de la taxation. Cet état de dépendance permet de créer une forme de fidélité à l’industrie.

Toponymie

Selon la commission de la toponymie, « le but premier de la dénomination des lieux n'est pas de servir de réclame. Elle considère que les entreprises à but lucratif possèdent déjà, par le truchement de la publicité, un moyen efficace de se faire connaître sans que leur nom soit attribué à des lieux. »

Mais elle indique que « s'il existe un rapport avec le lieu où l'activité, la désignation inspirée d'une marque de commerce ou d'une entreprise commerciale ou industrielle demeure justifiable ». Ce dernier point ouvre donc la porte à une utilisation abusive du nom d’une entreprise à des fins de publicité ou afin de créer une image corporative bienveillante.

Une municipalité a pourtant le pouvoir de légiférer pour encadrer l’utilisation du nom d’une entreprise sur un édifice public pour des raisons d'équité, de neutralité du service public et pour prévenir des avantages indus. Elle se doit aussi de respecter les règles de toponymie et les principes de neutralité.

Le problème se trouve dans le besoin des municipalités de trouver du financement autrement que par la taxation. On peut penser que c’est la raison pour laquelle les élus se laissent si facilement convaincre d’accepter ce genre de commandite.

Resserrons les règles sur la toponymie et le nom des activités publiques

Afin de mettre fin à ce qui ressemble à de gros panneaux publicitaires sur des édifices publics, il faudrait resserrer les règles appliquées par la Commission de la toponymie du Québec.

On devrait se limiter à des noms de personnes décédées depuis au moins un an pour des raisons de commémoration posthume, à des noms provenant de toponymes descriptifs comme des caractéristiques géographiques, à des noms liés à des événements historiques importants, à des noms issus des langues autochtones, à des noms rappelant des pionniers, ou encore à des noms liés à des œuvres.

Pour ce qui est des événements à caractère public, comme les différents festivals, les compagnies pourraient simplement être remerciées publiquement pour leur contribution financière.

[1] Page 60/89 https://reseauvigilance.ca/wp-content/uploads/2025/11/genevieve_beland_memoire_2025_a-1a.pdf