« Les discussions autour de la dinde », c’est ainsi qu’on résume les échanges portant sur l’actualité lors des partys de famille à Noël. Ça constitue un baromètre complémentaire au Bye Bye à savoir ce qui a marqué l’année qui s’achève. Chez nous, à Noël, on s’est attaqué au cas de Jean-Philippe Pleau et son roman Rue Duplessis. Ma petite noirceur. (2024).

Dans cet essai autobiographique, Pleau retrace le parcours de son enfance à Drummondville jusqu’à l’obtention de son doctorat en sociologie et sa position d’animateur d’une émission philosophique à Radio-Canada. Avec le sociologue français Pierre Bourdieu en main, il analyse son histoire comme le récit du passage d’une classe sociale à une autre.

Là où ça coince, c’est cette idée même de classe sociale revendiquée comme une certitude. Pleau est-il comme le mousquetaire Porthos ou Barry Lyndon, dans le film de Kubrick, qui obtiennent des titres de noblesse?

Et avec elle, dans l’analyse de Pleau, vient un divorce social. Il n’y a pas de retour en arrière. Maintenant, Pleau regarde la mythologie et les superstitions de sa famille comme les conséquences d’une pauvreté culturelle et économique. Il voit ses propres conditionnements comme une tare et considère ceux de ses parents avec empathie (certains dont je suis diraient avec mépris).

Au cours de l’année 2025, on a pu entendre ici et là certaines critiques à propos de la proposition de Pleau. Certaines portaient sur la condition économique de sa famille (ses parents étaient propriétaires), d’autres, sur l’idée de fracture entre deux mondes et la souffrance qui l’accompagne.

J’entendais récemment Gérald Fillion confier à Jean-Philippe Dion à l’émission L’autre midi à la table d’à côté qu’il ne regardait pas son enfance dans un milieu populaire avec dépit. Il vit très bien avec son passé.

Pour ma part, ayant vécu un parcours similaire à Pleau, je ne vois pas mon passé avec condescendance. Comme Gaston Miron l’a fait avec sa poésie, le passé est le territoire de mon imaginaire.

Pleau a raconté l’engouement qu’a suscité son livre dans les salons du livre. Les gens venaient, disait-il, lui raconter des anecdotes qui rejoignaient ses propres constats. Et c’est bien! Il ne faut pas ignorer l’attrait pour parler de notre manière d’être comme société.

L’auteur mérite son succès. Une partie de l’intérêt que suscite son ouvrage est qu’il s’inscrit dans une démarche entreprise, entre autres en France par Édouard Louis avec Pour en finir avec Eddy Bellegueule (2014) ou l’œuvre autobiographique d’Annie Ernaux. Au Québec, on pourrait évoquer Caroline Dawson avec son récit Là où je me terre (2020).

Entendre Édouard Louis évoquer lui-même Ernaux, Dawson et Pleau au micro d’Émilie Perrault (Il restera toujours de la culture, 2 décembre) vient renforcer ce concept. Louis évoque à son tour la souffrance corolaire à ce passage entre deux mondes. Il y a un aspect émotif à considérer. Il faut savoir que, pour Édouard Louis, son passage d’une classe sociale à l’autre est symbolisé par un changement de nom, soit d’Eddy Bellegueule à Édouard Louis.

La vie du livre de Jean-Philippe Pleau s’est prolongée en 2025 avec une adaptation théâtrale. Marie-Ève Milot a mis en scène le texte de Pleau au théâtre Duceppe avec, entre autres, Pleau lui-même sur scène. C’est un projet intéressant où l’essayiste semble avoir pris en considération les critiques à l’égard de son travail en raison des pointes d’humour qui ont accompagné la pièce.

La pièce sera en tournée ce printemps au Québec. Elle défie la lecture catastrophique du milieu culturel avec tous ces projets annulés d’arts vivants faute de financement.

Si le théâtre Duceppe a visé juste avec la production de Rue Duplessis, il ne s’est certainement pas trompé avec la pièce Janette de Rébecca Déraspe. Cette création théâtrale a été jouée une première fois en 2024 et des dates de représentation sont annoncées pour 2026.

La pièce retrace le parcours de vie de Janette Bertrand en l’inscrivant dans l’histoire sociale québécoise, plus particulièrement l’histoire du féminisme québécois. Mais ça n’a rien d’une fresque historique. Ça ressemble plutôt à un gros souper à la manière de Parler pour parler.

Il y a un côté populaire à l’ambiance générale. Quand on arrive, certains comédiens sont déjà là. Ils accueillent le public. Certains spectateurs sont d’ailleurs bien en avant et interagissent avec la scène : pour eux, il n’y a plus de quatrième mur. Pour eux aussi, un repas leur est servi par les acteurs dont le rôle de serveur n’en est qu’un parmi tant d’autres dans l’accompagnement de Guylaine Tremblay, qui interprète Janette Bertrand.

Alors qu’ils font le service aux tables, partout dans la salle, on sent par-ci par-là les effluves de son rôti de bas de palette cuit avec la soupe à l’oignon. La popularité de cette recette rappelle l’invention présumée du pouding chômeur de Bertha-Andréa Bourgie, épouse de Camilien Houde : un coup de pouce aux ménages à faible revenu, tout particulièrement aux femmes qui devaient composer avec ce qu’elles pouvaient pour nourrir la famille.

Alors, Janette, une transfuge de classe? Cette odeur de rôti qui embaume la salle évoque-t-elle un souvenir misérable? On a généralement une meilleure considération pour la cuisine de maman. Elle prend d’habitude des considérations épiques dans nos souvenirs d’enfant, bien que certains diront avoir été plutôt marqués par la mauvaise cuisine de leur mère (c’est peut-être le cas de Pleau, qui sait?).

Si j’évoque ce souvenir furtif de la pièce, c’est que, avec le recul, il résume l’impression que laisse Jannette généralement chez les gens, une impression que Rébecca Déraspe a certainement voulu communiquer à travers sa pièce : l’étreinte de Janette sur les autres est altruiste, empathique, humaniste.

Dans toutes les cultures du monde, faut-il le rappeler, manger est au cœur de la dynamique des sociétés. La simplicité d’un rôti de porc fait par Janette, quand c’est fait avec amour, ça ne se refuse pas!

Il n’est pas nécessaire de rappeler ce que Janette a laissé comme marque dans nos vies. La pièce de Déraspe a confirmé cette vision rassembleuse de la société qu’a voulu communiquer Janette Bertrand, une société qui n’est pas faite de castes.