L’auteur est député du Bloc Québécois
À la fin janvier, l’économiste américain Paul Krugman a publié ses échanges avec l’économiste français Gabriel Zucman, qui ont en grande partie porté sur la concentration du pouvoir et de la richesse. Leur constat est clair, nous vivons un nouvel « Âge doré », où une poignée d’ultrariches détient des leviers économiques, médiatiques et politiques d’une ampleur inédite.
L’« Âge doré » (en anglais « Gilded Age ») fait référence grosso modo au dernier tiers du 19e siècle aux États-Unis. Une période de croissance fulgurante, dorée en surface, mais corrodée à l’intérieur. Elle fut marquée par la montée de trusts industriels (acier, chemins de fer, pétrole), l’influence politique d’une oligarchie (les « barons voleurs »), la corruption endémique et des inégalités vertigineuses.
La riposte démocratique est venue avec des lois antitrust, l’impôt fédéral sur le revenu – où les taux supérieurs ont même dépassé les 90 % pour contenir la concentration du pouvoir au milieu du 20e siècle – et l’impôt sur les successions.
L’ « Âge ultra doré »
Le propos des deux économistes est que, lorsque la richesse extrême menace la démocratie, la démocratie doit réguler la richesse. Et aujourd’hui, ils démontrent que le curseur a de nouveau basculé, même plus loin qu’à l’« Âge doré » pour certains indicateurs.
Par exemple, Zucman propose de regarder l’ultra-sommet : le 0,0001 % des foyers américains les plus riches. À la fin de l’époque de l’« Âge doré », cette minorité détenait 4% de la richesse aux États-Unis, contre 10 à 12% aujourd’hui. C’est dire qu’une minorité d’individus concentre aujourd’hui un pouvoir jusqu’à trois fois plus important qu’à l’époque. Le pouvoir de l’hyperélite actuelle excède celui des « barons voleurs ». Il est à noter qu’au début des années 1980, c’était quarante fois moins, soit 0,3%. Le taux a progressivement grimpé jusqu’à aujourd’hui.
Avec une telle densité de puissance financière, médiatique et technologique, l’horizon démocratique se rétrécit. Aux États-Unis, Krugman et Zucman évoquent la capacité d’Elon Musk à lever en quelques jours 44 milliards $ pour racheter Twitter et orienter l’agenda public. Krugman ajoute que Larry Ellison, le milliardaire cofondateur d’Oracle, essaie aujourd’hui d’acheter CNN.
En France, Zucman pointe la mainmise des milliardaires sur 80 % de la presse privée, utilisée comme bélier idéologique pour bloquer toute fiscalité plus équitable. Il ajoute : « Ils ont racheté toutes les chaînes de télévision, pratiquement tout ce qui pouvait s'acheter dans le domaine des médias ces dernières années. Et maintenant, ils utilisent ce pouvoir comme une machine pour s'opposer à toute politique, notamment fiscale, susceptible de les contraindre à payer le moindre impôt. »
Réguler la richesse
Pour limiter la concentration extrême de la richesse, l’économiste français propose un impôt annuel équivalent à 2% du patrimoine sur ce qui dépasse 100 millions $. Cette mesure est communément appelée la taxe Zucman. Elle s’appliquerait évidemment seulement si l’impôt sur le revenu payé est en deçà du montant qui représente les 2% du patrimoine supérieur à 100 millions $.
Il propose de taxer le patrimoine des ultrariches plutôt que leur revenu annuel déclaré parce que celui-ci est facilement manipulable : « À titre d'exemple, il y a quelques années, le média américain ProPublica a révélé des informations sur les impôts payés par les milliardaires américains. Certaines années, des personnes comme Jeff Bezos ou Elon Musk ont déclaré des revenus très faibles et n'ont payé quasiment aucun impôt sur le revenu, malgré leur immense fortune. »
Sa taxe s’inspire de l’impôt minimum mondial de 15 % pour les multinationales, appliqué depuis 2021, sauf malheureusement aux États-Unis : on crée un socle, on rétrécit les échappatoires, on établit une norme.
Zucman rappelle d’ailleurs que la richesse des milliardaires s’accroit en moyenne de 10% par année et que sa taxe de 2% serait insuffisante pour stabiliser la concentration de richesse. Il se justifie en affirmant que l’enjeu politique est ici de passer de zéro à un taux positif comme premier cran.
Afin de s’assurer que les milliardaires ne contournent pas la mesure en déménageant, le Français propose que le pays de résidence continue à imposer le milliardaire durant cinq ou dix années après son départ. On désamorce la menace d’exil à court terme, sans basculer dans l’extraterritorialité à vie.
Il rappelle d’ailleurs que cette règle est déjà en vigueur aux États-Unis et à vie, puisque l'imposition est basée sur la citoyenneté : « Autrement dit, si vous êtes citoyen américain et que vous déménagez aux îles Caïmans, vous devrez continuer à payer des impôts aux États-Unis jusqu'à votre décès, sauf si vous renoncez à votre citoyenneté américaine, ce qui est très rare. Une taxe est également prélevée lors de la renonciation à la citoyenneté. »
Un optimisme de bon aloi
Gabriel Zucman est optimiste pour sa mesure. Le cadran politique bouge. Selon lui, sa proposition bénéficie d’un large soutien, y compris auprès de l’électorat de droite, et progresse dans les parlements européens (l’Assemblée nationale française a adopté le principe en février dernier, même si elle a été écartée lors de l’adoption du budget). Aux États-Unis, la défiance anti-oligarchique déborde les cercles militants : rassemblements, campagnes, initiatives d’État.
Zucman rappelle que sa proposition de taxe a été inscrite à l’ordre du jour au G-20 par le président brésilien Lula et est aussi débattue au Royaume-Uni. Il indique aussi que la Californie pourrait voter en novembre sur une proposition d’une taxe exceptionnelle de 5% sur la fortune des milliardaires californiens. La ponction ne serait pas annuelle, mais unique. Le critère appliqué est d’être résident en Californie au 1er janvier 2026, ce qui neutralise les déménagements futurs possibles. La mesure doit recueillir 800 000 signatures pour qu’elle soit soumise au vote et l’économiste reconnait que c’est encore loin d’être gagné.
Favoriser l’investissement public
En plus de cette proposition, Krugman et Zucman misent sur l’investissement public plutôt que sur la déréglementation. Selon eux, il est faux de dire que l’Europe est à la traîne. Ils démontrent que, contrairement à l’idée reçue, la croissance et la productivité de l’Europe se comparent à celles des États-Unis. Si la croissance a été plus forte aux États-Unis depuis 2010, c’est en raison de la croissance démographique plus élevée qu’en Europe.
Pour Zucman, le bon thermomètre n’est pas le PIB brut, mais le revenu national par adulte, c’est-à-dire ce que les gens peuvent effectivement consommer et épargner. Et, depuis 2010, sa croissance est exactement la même en Europe qu’aux États-Unis : 1,1% par année en moyenne. Autrement dit, le niveau de vie progresse au même rythme des deux côtés de l’Atlantique.
Ceci fait dire aux deux économistes que l’Europe doit arrêter la déréglementation omnibus pour ressembler à tout prix aux États-Unis et ils appellent à prendre le contre-pied. Là où l’Europe échoue, c’est dans l’investissement public : éducation, éducation supérieure, recherche, technologie et infrastructures. Krugman illustre le sous-investissement en infrastructures physiques avec la détérioration prononcée des trains en Allemagne.
Zucman donne en exemple une réalité française : « Un chiffre particulièrement alarmant pour un pays comme la France est le suivant : les dépenses publiques consacrées à l'enseignement supérieur et à la recherche par étudiant, corrigées de l'inflation, ont diminué de 25 % entre 2012 et aujourd'hui. La France sous-investit donc massivement dans son avenir, notamment dans son système éducatif. »
Sur une note d’espoir, Zucman parie que la démocratie retrouvera ses réflexes. Mais « il ne faut pas tarder » : dans ce nouvel « âge doré », le temps travaille pour l’oligarchie, sauf si la politique publique réussit à changer l’équation.

