Cet article est paru dans l’édition du journal Le Monde daté du 4 février 2026.

Dans le livre « Nos nouveaux maîtres », qui paraît chez Albin Michel, Raphaëlle Bacqué, Damien Leloup et Alexandre Piquard, journalistes au « Monde », décryptent le nouveau rapport de force entre les Européens et les géants du numérique sous la présidence de Donald Trump. En voici un extrait.

Ce 11 février [2025], J. D. Vance traverse d’un pas rapide le hall aux verrières monumentales du Grand Palais et quitte le sommet [pour l’action sur l’intelligence artificielle, IA] de Paris sans même écouter les discours de ses homologues. Quelques minutes auparavant, le vice-président des États-Unis a mené une violente charge devant un parterre de représentants de la centaine de pays invités, dont Emmanuel Macron et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. « Une réglementation excessive du secteur de l’IA pourrait tuer une industrie transformatrice », a-t-il attaqué, se disant « troublé d’entendre qu’en Europe, on envisage de serrer la vis aux entreprises américaines ». « Nous ne l’accepterons pas », a-t-il lâché froidement, pointant du doigt le règlement européen sur l’IA (AI Act) mais aussi d’autres piliers de la régulation du numérique européenne, comme le Digital Services Act sur les réseaux sociaux ou le RGPD [Règlement général sur la protection des données] sur la vie privée.

Voilà des années que les Big Tech mènent un intense lobbying contre les tentatives de l’Europe de les réguler.

L’ancien commissaire européen Thierry Breton se souvient bien des multiples rendez-vous et même d’une tournée qu’il entama aux États-Unis afin de convaincre Meta, Apple, Google et consorts du bien-fondé de la volonté de Bruxelles. « La résistance était déjà très grande, raconte-t-il aujourd’hui. Le Financial Times et Le Point avaient d’ailleurs publié, en 2020, la note de lobbying dans laquelle Google exposait “comment contrer Thierry Breton” et détaillait les méthodes de l’entreprise pour renverser la vapeur de la nouvelle législation numérique en cours d’élaboration à Bruxelles, le Digital Services Act. » Cinq ans plus tard, les dirigeants de la tech ont trouvé, avec le retour de Donald Trump, un allié sur la scène internationale.

Dès la fin février, la nouvelle administration américaine a adressé un mémorandum à ses partenaires internationaux, les menaçant de représailles en cas de mesure « discriminatoire » visant les entreprises américaines. De fait, sous la pression des lobbys des géants du numérique, Bruxelles a pris du retard dans la finalisation des textes de mise en œuvre de l’AI Act et rencontre une forte résistance dans l’application du DMA (Digital Markets Act) et du DSA (Digital Services Act), qui doivent réglementer l’ensemble de l’industrie numérique. Fin juin, déjà, devant les menaces américaines d’augmenter les taxes douanières, le Canada a dû renoncer à taxer les géants du numérique. « L’Amérique et les entreprises technologiques américaines ne sont plus la “tirelire” ni le “paillasson” du monde », a réitéré Donald Trump sur [son réseau] Truth Social fin août, pendant les négociations commerciales avec l’Union européenne.

Parmi les possibles représailles brandies en menace, outre les évidentes barrières douanières, l’administration américaine a, selon [l’agence de presse] Reuters, envisagé la possibilité de restreindre les visas du pays concerné. Le vice-président Vance, lui, avait évoqué en septembre 2024 l’idée de retirer le soutien des États-Unis à l’OTAN si l’Union européenne ne respectait pas la « liberté d’expression » d’un réseau social comme X. Fin août, Trump a ajouté l’idée d’utiliser directement la tech comme levier avec des « restrictions à l’exportation sur nos technologies et nos puces électroniques hautement protégées ». Une arme déjà utilisée par Washington contre la Chine, où l’américain Nvidia n’a pas le droit de vendre ses puces destinées à l’IA les plus avancées.

Ce nouveau rapport de force a soudain dessillé les yeux des Européens sur les implications désormais géopolitiques de la puissance des géants du numérique. De ce côté de l’Atlantique, la dépendance toujours plus grande aux plateformes américaines apparaît désormais comme une nouvelle menace. Comme si les géants du numérique, longtemps attachés à apparaître comme des acteurs globaux, avaient vu leur image « réaméricanisée » au contact du président populiste. Certains en Europe imaginent désormais possible l’idée – impensable, il y a encore quelques mois – que ces multinationales de la tech puissent un jour couper leurs services à l’étranger.

Cortège diplomatique

Henri d’Agrain, ancien de la marine nationale et délégué général de l’association de grandes entreprises françaises Cigref, en a écrit un scénario – effrayant – de politique-fiction : « Dans une escalade sans précédent, la Maison-Blanche a annoncé qu’elle interdisait à toutes les entreprises américaines de la tech de continuer à fournir leurs services au Danemark, imagine-t-il dans un post sur LinkedIn qui a beaucoup circulé dans les milieux patronaux. Cette décision inclut des géants tels que Microsoft, Google, Amazon, Meta et Apple, dont les infrastructures, les logiciels et les plateformes sont omniprésents dans l’économie danoise. Elle a par ailleurs annoncé que les États-Unis lèveront cet embargo numérique lorsque le Danemark aura accepté de leur vendre le Groenland à un prix raisonnable et conforme à l’offre d’achat formulée en avril 2025. »

Jugeant l’émoi suffisamment important parmi ses clients européens, Microsoft a, pour tenter de les rassurer, promis fin avril de contester « rapidement et vigoureusement » une demande de coupure de services, si elle était formulée par le gouvernement américain. Mais mi-mai, certains en Europe ont noté que la même entreprise avait été contrainte de suspendre l’adresse e-mail du procureur de la Cour pénale internationale, Karim Khan, en raison d’un décret présidentiel de Donald Trump le sanctionnant pour avoir émis un mandat d’arrêt international contre le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou.

« Et si le prochain choc stratégique était numérique ? » s’interroge en France le patron du Medef, Patrick Martin. Le « patron des patrons » français juge, dans une tribune publiée en juin 2025 par Les Échos, « qu’une attaque sur une chaîne logistique, une coupure de câble sous-marin, une injonction juridique extraterritoriale sur nos données critiques » sont « des scénarios désormais crédibles dans un monde où la technologie est devenue le théâtre invisible du pouvoir ». Et de plaider pour une plus grande « souveraineté technologique européenne ».

Un discours rare jusqu’ici dans la bouche des grands groupes multinationaux, souvent clients des technologies des géants américains du numérique… Mi-avril, le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, avait déjà fait sensation en confiant ne pas se sentir « très à l’aise » de choisir, pour manipuler des données sensibles, des opérateurs de cloud américains, en raison des lois extraterritoriales qui permettent dans certains cas aux autorités des États-Unis d’accéder aux contenus stockés.

À Bruxelles, la Commission européenne théorise désormais que « les dépendances externes dans les différentes couches technologiques de l’IA peuvent être transformées en armes par des acteurs étatiques ou non étatiques. Cela accroît le risque sur nos chaînes de production et rend crucial le besoin pour l’Europe de se renforcer ». Ce constat sombre est dressé, plus précisément, par Bruxelles, le 8 octobre 2025, dans un des documents de son plan Appliquer l’IA, doté notamment de 1 milliard d’euros pour développer la technologie sur le continent européen. Le problème, c’est que les empereurs du numérique américain mobilisent, eux, des sommes colossales pour développer leurs propres infrastructures, non seulement aux États-Unis, mais aussi à l’étranger, avec l’appui de la Maison-Blanche.

Lorsque, le 13 mai 2025, Donald Trump débarque dans les pays du Golfe pour une tournée officielle de quatre jours, il emmène dans l’avion présidentiel Air Force One de nombreux patrons de la tech : [le PDG d’OpenAI] Sam Altman, Elon Musk, le PDG d’Amazon, Andy Jassy, le patron de Nvidia, Jensen Huang, le fondateur de Palantir, Alex Karp…

À Riyad, le président américain présente lui-même Musk, puis Altman au premier ministre d’Arabie saoudite, le prince Mohammed Ben Salman, devant l’œil des photographes et des officiels, en costume traditionnel ou militaire. Après un passage par le Qatar, l’arrêt à Abou Dhabi est l’occasion pour Donald Trump d’annoncer « Stargate aux Émirats arabes unis », un projet de campus de data centers géants consacrés à l’IA, miroir de celui déjà annoncé aux États-Unis fin janvier par les patrons d’OpenAI, Softbank et Oracle. C’est le premier centre de données du programme « OpenAI for countries » par lequel l’entreprise de Sam Altman prévoit de mettre en place, souvent avec un partenaire local, des infrastructures dans des pays qui veulent créer une « IA démocratique », dans une « alternative aux versions autoritaires », une allusion à peine voilée à la Chine.

Le 17 septembre 2025, le décor et les souverains sont différents, mais de nombreux patrons de la tech font de nouveau partie du cortège diplomatique invité avec Donald Trump au dîner organisé au château de Windsor par le roi Charles III, en présence du premier ministre britannique, Keir Starmer. À l’occasion de cette visite d’État, OpenAI, Microsoft, Nvidia et Google annoncent plus de 30 milliards de dollars [25,3 milliards d’euros] d’investissements dans les data centers consacrés à l’IA au Royaume-Uni.

Si le gouvernement britannique se réjouit de disposer de puissance de calcul pour développer cette technologie, d’autres y voient le risque de renforcer des dépendances aux géants américains. « C’est le gouvernement des États-Unis qui a le plus à gagner » dans les initiatives de soft power comme OpenAI for countries, a jugé l’ex-députée européenne Marietje Schaake dans une tribune au Financial Times. « Imaginez le levier que les États-Unis auront s’ils peuvent couper les capacités d’IA dans divers pays du monde », met en garde cette critique des Big Tech.

« À la différence des autres technologies de l’ère numérique moderne qui étaient de nature extractive et entraînaient une perte économique pour l’Europe, l’IA est productive et permettra de développer l’économie locale », argumentait de son côté OpenAI en juillet 2025. L’entreprise propose désormais d’héberger les données de ses clients dans l’Union européenne et a ouvert des centres pour ce faire en Grèce, en Norvège et en Allemagne. Microsoft rappelle de son côté son ambition d’investir en Europe pour y augmenter la capacité de ses centres de données de 40 % et étendre l’exportation à seize pays européens.

Tensions internationales

Le nouveau rôle géopolitique des seigneurs de la tech est rarement mieux incarné que par Elon Musk. Alors que les tensions internationales et les conflits se multiplient, sa présence, désormais incontournable dans l’industrie des satellites avec Starlink, suscite des inquiétudes. « Mon système [d’accès Internet par une constellation de satellites] est la colonne vertébrale de l’armée ukrainienne. Toute leur ligne de front s’écroulerait si je le coupais », a-t-il froidement constaté sur X en mars 2025.

Pensant que le patron de SpaceX menaçait d’interrompre la connexion, comme il l’avait fait en 2023 avant de faire machine arrière, le ministre des affaires étrangères polonais a rétorqué qu’il finançait ce matériel de connexion à hauteur de 50 millions d’euros et pourrait, « si SpaceX se révélait être un fournisseur non fiable », être forcé d’en chercher un autre. « Tais-toi, petit homme (…). Il n’y a pas d’alternative à Starlink », lui a sèchement répondu Musk.

Depuis, le doute s’est insinué. Et pas seulement à Kiev ou à Varsovie. À Taïwan, le gouvernement a jugé prudent de passer un accord avec l’opérateur satellitaire concurrent de Starlink, le français Eutelsat OneWeb. Les officiels taïwanais se sont en effet inquiétés des déclarations de Musk sur l’annexion « inévitable » de l’île par la Chine et ils soupçonnent le patron de vouloir flatter Pékin pour y préserver ses usines et les ventes de ses voitures Tesla… Le possible conflit d’intérêts d’Elon Musk par rapport à la Chine a même suscité l’attention de certains faucons antichinois américains. En février 2024, Mike Gallagher, président de la commission spéciale sur les questions chinoises de la Chambre des représentants, a ainsi reproché par courrier à Starlink de « ne pas fournir des services Internet à haut débit à Taïwan », qui pourraient servir aux militaires américains en cas de conflit avec la Chine. Cet élu républicain a rejoint, depuis, la société Palantir.

Comme si, désormais, bien plus que les États ou les organisations internationales, les grands opérateurs de la tech, qui ont aujourd’hui la main sur les réseaux de communication et en partie sur la sophistication des armements nourris d’IA, étaient devenus les acteurs stratégiques les plus déterminants de la marche du monde.

Nos nouveaux maîtres de Raphaëlle Bacqué, Damien Leloup et Alexandre Piquard (Albin Michel, 240 p., 20,90 €).