Le film Fanon, qui vient de prendre l’affiche à Montréal, n’est pas un biopic comme les autres. En choisissant de se concentrer sur une période précise de la vie de Frantz Fanon — son passage à l’hôpital psychiatrique de Blida, en Algérie, au cœur de la guerre de libération — le réalisateur Jean-Claude Barny signe une œuvre profondément politique, mais surtout profondément humaine.
Né en Martinique en 1925, psychiatre, intellectuel et militant anticolonialiste, Frantz Fanon demeure paradoxalement méconnu du grand public. Pourtant, sa pensée irrigue encore aujourd’hui les luttes contre le racisme, l’oppression et l’aliénation. En France, le film a rencontré un succès public notable lors de sa sortie en 2025, passant de 65 à plus de 230 salles grâce au bouche-à-oreille et à la demande du public. Un engouement que Jean-Claude Barny relie directement à notre époque troublée.
« J’essayais de répondre à une vraie demande : qui était Fanon, au-delà de ses livres », m’a expliqué le réalisateur lorsque je l’ai rencontré à la librairie Un livre à soi à Montréal. « En faisant ce film, je voulais me focaliser sur sa personnalité, sur son humanisme, sur ce qu’il était profondément. »
La psychiatrie face au colonialisme
Le film s’ouvre sur l’arrivée de Frantz Fanon à l’hôpital psychiatrique de Blida, où il est nommé médecin-chef. Très vite, le spectateur est confronté à la violence ordinaire de la psychiatrie coloniale : patients enchaînés, privés d’eau, traités comme des corps à discipliner plutôt que comme des êtres humains.
Pour Jean-Claude Barny, cette entrée en matière est essentielle. «La période algérienne, c’est une photographie de la forme la plus dure du colonialisme. En mettant Fanon à l’intérieur de ce schéma-là, on traverse toutes les dimensions de sa pensée : le scientifique, le médecin, l’engagé, le militant, l’aliénation, la libération. Tout est là.»
Fanon est montré comme un homme profondément bouleversé par ce qu’il découvre. Mais plutôt que de s’adapter à l’ordre établi, il le confronte. Il remet en cause l’autorité, transforme les pratiques inhumaines, introduit une psychiatrie sociale fondée sur la parole, la dignité et la reconnaissance du traumatisme colonial.
« Quand Fanon voit comment les patients sont traités à l’hôpital, son histoire remonte », souligne Barny. « Son passé d’Antillais, l’histoire de l’esclavage, de la colonisation. Il décide très clairement de rentrer en combat pour libérer les malades enchainés. »
Fanon, homme d’action
Le film refuse de dissocier la pensée de Fanon de son engagement concret. Son ralliement au Front de libération nationale (FLN) est présenté comme une continuité logique de son combat.
« Fanon, c’était un homme d’action », insiste le réalisateur. «L’injustice ne pouvait pas rester quelque chose de figé dans la poésie. Elle devait être combattue sur le terrain. Rejoindre le FLN, c’était mettre sa vie au même niveau que celle de ses camarades.»
Le film rappelle aussi que cet engagement ne concernait pas seulement Fanon, mais toute sa famille, notamment sa conjointe Josie, qui joue un rôle central dans son travail d’écriture et dans la clandestinité.
Désarmer la violence coloniale
L’une des scènes les plus marquantes du film est celle où Fanon prend en charge un sergent français, Roland, rongé par la violence qu’il a lui-même exercée. Un choix narratif fort, que Jean-Claude Barny assume pleinement.
« Je ne pouvais pas travailler sur le colonisé sans travailler sur le colon », explique-t-il. « Le sergent Roland est un point pivot. Fanon montre que la violence coloniale détruit aussi celui qui l’exerce. L’accusation rend l’homme laid dans son âme. Il s’autodétruit de l’intérieur. »
Désarmer le colon, pour Fanon, n’est pas un geste de pardon abstrait, mais un acte thérapeutique et politique. « C’est lui rendre sa liberté », affirme Barny. C’est proposer un remède structurel à la violence. »
L’aliénation et la hiérarchie des dominations
Le film aborde sans détour la question de l’aliénation, y compris au sein des populations opprimées. Une scène particulièrement violente montre Fanon pris à partie lors d’un discours, insulté et humilié, par des Algériens eux-mêmes.
Pour le réalisateur, cette scène illustre un mécanisme central du capitalisme colonial. « On éduque les gens à hiérarchiser les communautés. On fait croire à celui qui est dominé qu’il y a pire que lui. Et pour rester au-dessus, il doit détester celui qui est en dessous. »
Une logique toujours à l’œuvre aujourd’hui, selon Barny, notamment dans les discours sur l’immigration. « L’esprit est malléable. Si on ne combat pas ça, on cède à la tentation de détester celui qui ne nous ressemble pas. »
Fanon, notre contemporain
Si Fanon a trouvé un tel écho auprès du public français, c’est aussi parce que sa pensée résonne puissamment avec les fractures actuelles. Barny évoque les violences politiques récentes, notamment les assassinats perpétrés sur deux personnes blanches par les policiers de ICE à Minneapolis. « Cela a causé un traumatisme collectif, un véritable basculement historique. »
« Aujourd’hui, il n’y a plus de protection par la couleur », affirme-t-il. « Ce sera des blocs : ou bien vous êtes pour la justice ou pour le capitalisme. »
Dans ce contexte, revenir à Fanon devient une nécessité. « Les luttes ne sont pas hiérarchisées, elles sont communes », rappelle le réalisateur. Et plutôt que de se contenter d’un vague appel au «vivre-ensemble», Barny insiste sur un principe fondamental : l’équité.
« Il ne s’agit pas d’égalité abstraite, mais de permettre à ceux qui n’ont rien de rehausser leur niveau de vie, sans enlever à l’autre ce qu’il a. C’est le partage. Et c’est ça qui fait peur. »
Un film nécessaire
En sortant de la salle, une chose s’impose : Fanon n’est pas un film de commémoration. C’est un film d’intervention. En redonnant chair à une figure trop souvent réduite à des citations, Jean-Claude Barny rappelle que Fanon n’était pas seulement un théoricien, mais un homme engagé jusqu’au bout, fidèle à une idée radicale : on ne peut pas défendre l’humanité sans la pratiquer.
À Montréal, comme ailleurs, Fanon agit ainsi comme un miroir et un appel. Un appel à penser, à désarmer la violence, et à remettre l’humain au centre — là où Fanon n’a jamais cessé de le placer.

