Dans un article publié dans La Presse + du 9 février, intitulé «Décarbonation. Un navire sans capitaine», le journaliste Pierre Mercure s’étonne de l’absence de volonté du gouvernement du Québec à décarboner les hôpitaux, alors que des plans ont été élaborés à cet effet.
C’est à croire que le journaliste ne lit pas les articles de ses collègues. Le journaliste Charles Lecavalier a répondu à cette interrogation dans un article publié quelques jours auparavant dans le même journal. À sa décharge, il faut dire que l’article, qui aurait dû faire la manchette, était enfoui loin dans les pages économiques.
Intitulé « Le prix de la ruée vers les données », l’article démontrait l’intérêt des multinationales du numérique pour l’énergie hydroélectrique québécoise pour ses centres de données. Le journaliste rapporte qu’il y a actuellement 82 centres de données au Québec, qui consomment 150 MW d’électricité.
Hydro-Québec prévoit que cette filière engloutira 1100 MW en 2035, soit une hausse vertigineuse beaucoup plus importante que celle qui était prévue en 2024, à 664 MW. À titre de comparaison, Northvolt avait besoin de 352 MW, soit autant d’électricité que toutes les résidences de Longueuil.
Comment expliquer ce changement de cap? Pendant longtemps, le gouvernement et Hydro-Québec étaient réticents à accorder des blocs d’électricité aux géants du numérique, étant donné la très faible création d’emplois.
Mais, en novembre dernier, François Legault déclarait en entrevue à La Presse : « C’est sûr, je voudrais avoir juste des centres de données québécois. Mais si […] une entreprise américaine arrive ici, puis nous donne beaucoup d’argent, avec cet argent-là, on peut se payer des programmes sociaux pour investir en santé et en éducation, tout ça. On ne se priverait pas de créer de la richesse sur le dos des Américains. » (Amenez-en des centres de données)
Le ministère de l’Économie et de l’Énergie – celui qui alloue les blocs d’énergie aux entreprises – dirigée à l’époque par Christine Fréchette, emboîtait le pas en prédisant lui aussi un eldorado dans son plan de gestion intégrée des ressources énergétiques.
Le journaliste Charles Lecavalier pose la question qui tue : Est-ce le bon choix à faire pour le Québec?
Son enquête dans différents milieux montre que non.
Jocelyn B. Allard, président de l’Association québécoise des consommateurs industriels d’électricité, s’oppose à ce virage. Les entreprises qu’il représente se font refuser des blocs d’énergie nécessaires pour accroitre leurs activités. « Essentiellement, on va vendre notre électricité à long terme à des entreprises pour faire travailler trois gardiens de nuit. »
Même son de cloche de la part de la Fédération québécoise des municipalités. Son président, le maire de Sainte-Catherine-de-Hatley, Jacques Demers, renchérit : « Des entreprises se font dire non dans nos parcs industriels. Si on amène ça dans une région, ça veut dire de devoir faire un choix entre une entreprise qui aura plus d’employés dans le manufacturier, par exemple, et un centre de données qui fonctionne avec très peu d’emplois. »
Peu d’emplois, mais des coûts importants. Par exemple, la mise à niveau du système d’eau, pour des entreprises qui consomment une très grande quantité d’eau potable. Donc, des millions pour agrandir des tuyaux d’aqueduc et agrandir l’usine de purification d’eau.
Charles-Félix Ross, directeur général de l’Union des producteurs agricoles du Québec, soulève un autre problème. Les centres de données exigent beaucoup d’espace. Dans le cas de Google, le gouvernement du Québec a donc donné la permission à l’entreprise de s’établir sur une terre agricole. « On va sacrifier 60 hectares de terre agricole très productive à Beauharnois, et ce, pour des intérêts commerciaux. Et si on accueille plus de centres de données, ça va prendre des éoliennes. Et des lignes de transmission électrique. Tout ça va se faire en territoire agricole ou forestier. »
Le plan d’Hydro-Québec prévoit d’ailleurs, rappelle le journaliste, la construction de 5000 km de lignes à haute tension. Fin janvier, des acériculteurs de la région de Portneuf se sont alarmés de la perte de 25 000 érables qui devront être abattus pour faire place aux pylônes, a par exemple rapporté Le Soleil.
Quant à l’intérêt commercial de vendre de l’électricité aux centres de données, le DG de l’UPA émet des doutes. « À combien va-t-on leur vendre l’énergie, et combien ça nous coûte collectivement de développer de la nouvelle production d’énergie? Est-on en train de soutenir des business qui vont, dans les faits, coûter plus cher à la société québécoise? », se demande-t-il.
François Legault reconnaît que les centres de données créent peu d’emplois, mais soutient qu’ils « attirent des entreprises dans d’autres secteurs qui veulent s’installer à proximité ». Et, bien entendu, on évoque les retombées de l’IA qui peuvent créer des gains de productivité, grâce aux centres de données. Mais rien ne garantit que les géants du Web qui sont sur les rangs pour obtenir des blocs d’électricité vont privilégier des entreprises de l’IA québécoises.
Bien plus, comme le signalait le journaliste Arnaud Parmentier du journal Le Monde dans un article intitulé « L’IA pourrait entrainer une pénurie d’électricité aux États-Unis », « les sites d’IA, à la différence des centres de stockage traditionnels (cloud), dont les données ont besoin d’être disponibles et donc proches des clients, peuvent être situés là où l’énergie est la moins chère ».
Pour illustrer la frénésie dans laquelle le Québec risque d’être entrainé, Arnaud Parmentier cite les exemples d’Elon Musk qui, pour développer son IA, a investi en 2024 six milliards $ pour un centre de données nécessitant 260 mégawatts; Nvidia et OpenAI, qui ont annoncé des investissements de 100 milliards pour construire des centres de données consommant 10 gigawattheures, soit dix centrales nucléaires.
Le gouvernement Legault et Hydro-Québec ont causé la surprise en prévoyant investir 200 milliards $ d’ici 2035 pour augmenter la production d’électricité dans la province. On commence à avoir une petite idée à quoi cela va servir.
On peut donc oublier la décarbonation de nos entreprises et l’énergie verte. D’ailleurs, le journaliste Charles Lecavalier pose la bonne question : « Où diable est Québec là-dedans? » et il y répond : «Une somme de 1,8 milliard $ dormait dans le Fonds vert avant que le gouvernement Legault ne la détourne de façon douteuse vers le remboursement de la dette.»
Sophie Brochu, en quittant la direction d’Hydro-Québec, nous a mis en garde contre la tentation de faire d’Hydro-Québec une sorte de Dollarama de l’électricité verte. Nous y sommes. La nationalisation d’Hydro-Québec dans les années 1960 avait pour objectif de mettre l’énergie au service du développement économique du Québec, d’être « Maîtres chez nous ».
On revient à notre statut de colonie économique des États-Unis, sans provoquer de réaction.

