Dans le cadre de la Semaine du développement international, l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) a organisé, le 5 février, un panel sur les retombées de la COP30 et du Sommet des peuples, qui se sont tenus à Belém, au Brésil, en novembre 2025.
Devant une salle attentive, quatre jeunes personnes déléguées ayant participé à ces rendez-vous internationaux ont livré un témoignage nuancé, oscillant entre espoir, lucidité politique et profonde remise en question du cadre actuel de la gouvernance climatique.
Animée par Katherine Robitaille, la discussion réunissait Marie-Jeanne Eid, étudiante en travail social, Hadisrayen Gros-Louis, Wendat et Innu, étudiant en sciences politiques, Samuel Rainville, Innu de Pessamit et directeur des relations et de l’engagement auprès des Premiers Peuples à l’UQTR, ainsi que Albert Lalonde, militant pour la justice climatique et sociale et directeur de la recherche au Tribunal des générations futures.
Pourquoi aller à la COP malgré tout ?
D’entrée de jeu, une question traverse les interventions : pourquoi continuer à investir les COP, malgré leurs limites bien connues et leurs faibles engagements contraignants ?
Pour Albert Lalonde, les COP demeurent avant tout des lieux de pouvoir. « Peu importe ce qu’on pense des négociations, ça demeure un lieu où se croisent des mouvements sociaux, des réseaux militants, des bailleurs de fonds », explique-t-il. Au-delà des salles de négociation officielles, ce sont les espaces informels, les rencontres en marge et le Sommet des peuples qui permettent de bâtir des alliances, de co-construire des stratégies et de faire émerger de nouveaux projets internationaux, comme le Tribunal des générations futures.
Pour Samuel Rainville, la tenue de la COP en Amazonie, territoire hautement symbolique et profondément autochtone, a constitué un appel difficile à ignorer. « La justice climatique, la justice environnementale, ça concerne la planète au complet. Je vois très mal se passer de ce genre de rendez-vous. »
Être autochtone dans un espace encore colonial
Pour Hadisrayen Gros-Louis, la participation à la COP répondait à un objectif clair : faire rayonner les réalités et les luttes des Premières Nations. « Quand j’ai reçu l’invitation, j’avais les mains dans la terre », raconte-t-il, évoquant son travail avec la jeunesse wendat autour de la souveraineté alimentaire. À Belém, il a multiplié les rencontres pour parler du peuple wendat, de la protection du territoire et des traditions millénaires ancrées dans la chasse, la pêche et l’agriculture.
Il critique le fait que des centaines, voire des milliers de représentants des peuples autochtones n’ont pas pu accéder à la COP. « On était entre 500 et 900 autochtones sur 50 000 personnes », souligne-t-il. « C’est loin de représenter les peuples qui protègent réellement les territoires. »
Samuel Rainville va plus loin, questionnant l’idée même d’une « COP autochtone ». Malgré les symboles, la rhétorique et certains gains symboliques, les rapports de pouvoir coloniaux demeurent bien présents. « Ce sont toujours les États qui ont la parole. Jusqu’au bout, on sent de l’espoir… puis de la déception. »
Le Sommet des peuples : un autre espace politique
En contraste avec la COP officielle, le Sommet des peuples apparaît comme un espace plus vivant, plus ancré dans les luttes. Hadisrayen Gros-Louis souligne l’importance de la présence continue des leaders autochtones et sociaux tout au long de la semaine, alors que plusieurs ministres n’étaient présents que quelques jours à la COP. « Ça montre à quel point l’engagement politique est parfois symbolique », observe-t-il.
Pour plusieurs panélistes, c’est au Sommet des peuples que s’exprime le plus clairement une vision alternative de la justice climatique, fondée sur la solidarité, l’autodétermination et la protection du vivant.
Des résultats décevants, mais un outil politique
Lors de la période de questions, j’ai demandé aux panélistes quelle avait été leur réaction à la lecture des résultats de la COP30.
La réponse a été sans détour. « Oui, c’est décevant », affirme Hadisrayen Gros-Louis, évoquant les désaccords persistants sur le financement climatique et le retrait de plusieurs États lors des négociations. Samuel Rainville a été particulièrement déçu par l’absence de leadership canadien et québécois, contrairement à la COP de 2022, où certaines avancées avaient été ramenées à l’Assemblée nationale et au parlement canadien.
Pour autant, Marie-Jeanne Eid refuse de balayer les résultats d’un revers de main. Les textes adoptés, bien que non contraignants, constituent, selon elle, un outil politique. « On peut leur dire : vous étiez là, vous avez voté. Maintenant, appliquez-le. » Ces documents servent de base pour exiger des comptes aux gouvernements, du niveau local et au niveau national.
Albert Lalonde rappelle pour sa part les lourdeurs structurelles des COP : un seul État peut bloquer des avancées majeures, et les négociations sont traversées par des enjeux techniques complexes liés à la financiarisation du vivant, aux crédits carbone, à l’adaptation et aux droits humains. « La participation de la société civile est essentielle, ne serait-ce que pour surveiller, dénoncer et comprendre ces mécanismes. »
Continuer malgré tout
Malgré la déception, aucun des panélistes n’appelle à l’abandon des COP. Tous insistent plutôt sur la nécessité de multiplier les espaces de lutte, de renforcer les alliances locales et internationales et de ne pas laisser ces forums aux seules mains des États et des entreprises.
À défaut d’avancées structurelles à la hauteur de l’urgence climatique, certains cherchent donc à déplacer le terrain de la lutte. Albert Lalonde a ainsi rappelé le sens du Tribunal des générations futures, une initiative née de l’incapacité des cadres actuels à penser au-delà du court terme.
« Le Tribunal des générations futures est né afin de dire qu’il faut qu’on ait une institution internationale par et pour les enfants et les jeunes pour adresser la question de la justice climatique, mais surtout pour réfléchir non pas à 2030 ou à 2050, mais aux prochains siècles », a-t-il expliqué.
Pour lui, la crise climatique révèle les limites d’une gouvernance obsédée par l’urgence immédiate : « Il n’y a rien qui a de sens si, à chaque fois, on est dans une gouvernance de très court terme qui nous plonge dans un mode de crise. On essaie donc de co-créer un droit nouveau, un cadre juridique qui reconnaisse les droits des générations futures. »
À Belém, entre la pluie tropicale, la forêt amazonienne et les couloirs capitonnés des négociations internationales, une certitude demeure : la justice climatique ne se décrète pas dans un texte final. Elle se construit, lentement, dans les luttes, les alliances et la persistance des peuples qui refusent de disparaître.

