Auteur du remarqué Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal, 2020), Frédéric Lacroix s’intéresse aussi à d’autres questions que celle de la langue. Dans son article Le voile est un marqueur de l’islamisme : le [sic] preuve, il se fonde cependant sur une enquête douteuse qui a suscité en France de vives réactions critiques.
L’Institut français d’opinion publique (IFOP) a publié le 18 novembre dernier un premier volet de résultats de l’enquête en cause, sous le titre État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France. Le sous-titre de ce rapport annonce bien sa couleur : Entre réislamisation et tentation islamiste.
Selon Lacroix, « Une des trouvailles de cette étude devrait éclairer le débat public québécois sur la laïcité. Il s’agit, évidemment, de la question du voile, dont la signification est très souvent ignorée ou banalisée au Québec. » Or, loin d’éclairer quoi que ce soit touchant cette « trouvaille » de choix, Lacroix ne fait qu’attiser l’intolérance.
Le parti pris de l’IFOP
Constatons d’abord le manque d’objectivité du rapport de l’IFOP. Cela ressort dès le premier coup d’œil.
Selon sa version abrégée, « En rupture avec le libéralisme des mœurs dominant en Occident, l’application d’un séparatisme de genre est loin d’être marginale : 43 % des musulmans refusent au moins une forme de contact physique ou visuel avec l'autre sexe, dont un sur trois (33 %) refuse de faire la bise, 20 % refusent d'aller dans une piscine mixte, 14 % de serrer la main à une personne de l'autre sexe, et 6 % de se faire soigner par un médecin de l'autre sexe. » L’IFOP juge en outre que « la force de ce rejet de la mixité chez les jeunes laisse augurer une rigidification des rapports de genre au fil du renouvellement des générations. »
Pourtant, un graphique du même abrégé (p.10) ajoute qu’en 2016, les fréquences de ces quatre formes de refus étaient respectivement de 33, 34, 13 et 9 %. Par comparaison avec les fréquences observées en 2025, cela indique, au contraire, une stabilisation au cours des dix dernières années de ces formes de refus, voire un déclin appréciable du refus de fréquenter une piscine mixte ou de se faire soigner par un médecin de l’autre sexe.

Un autre graphique (p.9) met de l’avant que « 31 % des musulmanes de France se voilent régulièrement ou occasionnellement en 2025, contre 19 % en 2003 ». Plus discrètement, le même graphique ajoute par contre que ce taux était de 35 % en 2016. Et de 31 % en 2019, selon une seconde enquête IFOP antérieure. Durant la dernière décennie, la fréquence du port du voile a donc été stable aussi, sinon a reculé.
Bref, l’IFOP force manifestement le trait.
La trouvaille quant au port du voile
Le tableau à la p.33 du rapport complet, qui a fasciné Lacroix, est sans équivoque : « FOCUS sur le profil des musulmans refusant tout contact physique ou visuel avec l'autre sexe ». En particulier, le tableau résume la relation entre le port du voile et la fréquence de refus de toute forme de contact physique ou visuel avec les hommes comme suit : FEMMES PORTANT LE VOILE 79 %. FEMMES NE PORTANT PAS LE VOILE 37 %. »

Il saute aux yeux que ce « FOCUS » est complètement hors foyer. Car chez les musulmans, tous sexes confondus, les fréquences des quatre formes spécifiques de refus de contact varient selon l’IFOP entre 6 % pour les soins de santé et 33 % pour la bise (voir la section précédente). Par conséquent, le pourcentage de musulmanes, voilées ou non, refusant TOUT contact physique ou visuel avec des hommes ne peut excéder de beaucoup LA PLUS FAIBLE de ces fréquences, soit 6 %.
Justement, le graphique à la p.10 du rapport abrégé précise que, parmi les femmes musulmanes, les fréquences des quatre formes de refus de contact en question se situent entre 7 % pour les soins de santé et 39 % pour la bise. Le pourcentage de femmes musulmanes refusant TOUT contact physique ou visuel avec des hommes est donc tout au plus de 7 %.
Il est même sans doute inférieur à 7 %. Car en toute vraisemblance, un certain nombre de femmes qui préfèrent se faire soigner par des femmes vont néanmoins donner la main à un homme, ou faire la bise, ou fréquenter une piscine mixte.
Décidément, que l’IFOP clame que le pourcentage de musulmanes refusant TOUT contact physique ou visuel avec des hommes est de 79 % chez les femmes voilées et de 37 % chez les non-voilées trahit une grotesque absence de cohérence et d’objectivité.
L’IFOP a allègrement confondu « toute forme » avec « au moins une forme »
Le même graphique du rapport abrégé indique d’autre part que 50 % des femmes musulmanes refusent AU MOINS UNE FORME de contact physique ou visuel avec un homme. Curieusement, ces 50 % se situent entre les 79 % de femmes voilées et les 37 % de femmes non voilées qui, selon le « FOCUS » en cause, refuseraient TOUTE FORME de contact avec l’autre sexe.
Voyons cela de plus près. Selon l’IFOP, 31 % des femmes musulmanes portent le voile en 2025 (voir notre première section). 69 % ne le portent donc pas. Or, 79 % de 31 % égale 24 %. Et 37 % de 69 % égale 26 %. Et 24 % plus 26 % égalent 50 %, soit le pourcentage de femmes musulmanes qui refusent AU MOINS UNE FORME de contact physique ou visuel avec un homme.
L’origine de la grossière méprise de l’IFOP est alors évidente. Les 79 % et 37 % de son fautif « FOCUS » ne concernent aucunement le pourcentage de musulmanes, voilées et non-voilées, qui refusent TOUT contact avec l’autre sexe. Il s’agit plutôt du pourcentage de musulmanes qui refusent AU MOINS UNE FORME de contact avec lui.
Savoir raison garder
Loin de relever cette incohérence doublée de préjugé du rapport IFOP, Frédéric Lacroix pousse à son paroxysme sa « trouvaille » de prédilection.
« En France, un sondage conduit par l’IFOP […] a provoqué un véritable séisme intellectuel et politique. Et avec raison, car il met en lumière, crûment, la radicalisation croissante d’une part importante des populations musulmanes immigrées dans les dernières décennies en Occident […] Le portrait terrible qui se dégage de ce sondage est que la thèse voulant que les intégristes constitueraient seulement une « infime minorité » des musulmans est erronée […]
« La figure 1, tirée de l’enquête de l’IFOP [Lacroix copie ici, sans la moindre mise en garde, le fallacieux « FOCUS »], nous indique que le port du voile est le principal prédicteur des comportements visant à marquer une ségrégation entre les sexes. Ainsi, 79 % des femmes voilées appliquent un interdit relevant de la morale islamiste (soins, bise, poignée de main, piscine mixte), contre 37 % de celles qui le ne portent pas. Cette différence est énorme et structurante. Les femmes voilées sont, très majoritairement, des islamistes. » [Je souligne].
Ainsi, aux yeux de Lacroix, la très grande majorité des musulmanes qui portent le voile et, par exemple, préfèrent consulter une femme médecin, mais font la bise, donnent la main et nagent avec des hommes, sont des islamistes.
Pareil délire se passe de plus de commentaire.

