La question du racisme est toujours d’actualité et c’est tant mieux. Ne pas le combattre équivaut à l’approuver, à l’encourager. Or le Canada est ainsi fait que, parfois, pour le combattre, il est plus facile de porter des œillères qui réduisent le champ de vision, bref, de voir la paille dans l’œil du Québec et de s’aveugler à la poutre dans l’œil du Canada.

J’ai grandi dans le Nord-Ouest de l’Ontario, une région colonisée surtout par des orangistes à la suite des guerres de répression des Métis (1870 et 1885) et la pendaison de Louis Riel. Le racisme était profond, virulent à couper au couteau. Les principales cibles : Les Autochtones et les Canadiens français. Ce n’est pas une surprise pour moi que 50 ans plus tard, ma ville natale, Thunder Bay, soit souvent qualifiée de « capitale du meurtre » des Autochtones au Canada.

Quant aux Canadiens français, c’était s’assimiler ou disparaître. Dans les chantiers de bûcherons où j’ai souvent travaillé, la langue la plus répandue chez les bûcherons était le français. Les Canadiens français pouvaient peut-être aspirer à devenir contremaître, mais, aux yeux des autres contremaîtres et dirigeants, ils demeuraient toujours de « F***ing Frogs » – je l’ai entendu souvent. Tous avaient entendu l’expression « Speak White », non pas dans un poème, mais de la bouche de patrons.

« Speak White » – et on ne doit pas l’oublier – est un anglo-canadianisme pur et dur. Cette expression n’a rien à voir avec l’esclavage ni avec les Noirs. Les militaires, la police montée et les nouveaux colons anglais dans l’ouest du Canada l’utilisaient quand ils s’adressaient aux Autochtones, aux Métis et, par glissement – ne sont-ils pas tous pareils? – aux Canadiens français. Cette expression a fini par servir surtout à sommer les Canadiens français à « privilégier l’adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division », pour reprendre les beaux mots de Mark Carney.

Même le sacro-saint Globe and Mail, dans son magazine du 28 novembre 1964, a écrit : « Every English Canadian who says "speak white” to a French compatriot is equally totalitarian and Fascist. » [1]

Arrivé au Québec en 1974, j’ai constaté que les Canadiens français, en train de devenir des Québécois, subissaient le même racisme, le même mépris, les mêmes insultes dans les milieux anglais. En plus de « Frog », on pouvait aussi entendre d’autres invectives du genre de « Pepsi » ou « Pepper ». Quelles sont les insultes de 2026 parce qu’elles ne disparaissent pas toutes seules?

Il est donc désolant de voir certains militants anti-racistes, bien instruits et souvent de milieux aisés, présentent le racisme comme si le Québec en avait le monopole et en passant sous silence cette histoire profondément raciste du Canada, dont les Canadiens français devenus Québécois font les frais depuis 1760.

On se demande si le fait de rappeler ces faits désagréables ferait tarir les subventions du Conseil des arts du Canada ou mettre fin aux invitations des médias, dont Radio-Canada et autres médias médiocres. Que c’est plus avantageux de parodier le « Speak White » ou de déformer le livre de Pierre Vallières. Contrairement à eux, Vallières a grandi dans Jacques-Cartier, une « dompe », pour reprendre le mot utilisé par Paul Rose, lui aussi originaire de cette ville de taudis. À Ville Jacques-Cartier, les jeunes Canadiens français n’avaient pas le droit de se baigner dans la seule piscine publique à proximité, celle qui de la très anglaise Saint-Lambert. S’inspirait-elle des lois Jim crows du Mississippi?

Porter des œillères en combattant le racisme dessert la cause. Espérons qu’on saura corriger le tir.

[1] Dictionary of Canadianisms on Historic Principles, W. J. Gage, Ltd. 1967