Le gouvernement Carney vient de déposer sa nouvelle stratégie industrielle de défense. Une somme énorme, 500 milliards de dollars, seront investis « en défense, en sécurité et dans la souveraineté canadienne » au cours des 10 prochaines années.
De quelle « souveraineté canadienne » parle-t-on? A-t-on oublié que c’est pour se plier aux diktats de Trump que le Canada – et les autres pays de l’OTAN – ont accepté d’augmenter leurs dépenses militaires pour atteindre 5% du PIB?
Plutôt que de donner 75 % des contrats à des entreprises américaines, Ottawa s’attend à ce que 70 % de ses besoins soient comblés par des entreprises canadiennes d’ici 10 ans. C’est mal parti ! Il a procédé en catimini à l’achat de 14 avions F-35 supplémentaires!
Nos marchands de canons jubilent. Alors qu’ils se terraient, honteux, dans l’ombre, ils défilent maintenant fièrement à la télé pour vanter leurs produits. Même le plus modeste fabricant de boulons est prêt à transformer sa chaîne de montage pour participer à « l’effort de guerre ».
Quel est l’ennemi?
Mais pour quelle guerre toute cette quincaillerie militaire? Quel est l’ennemi? La Russie qui nous envahirait par l’Arctique, alors qu’elle est incapable de vaincre l’Ukraine?
La Chine? La Chine ne veut pas nous envahir. En fait, ce sont les États-Unis, dont l’économie est en déclin, qui veulent empêcher les navires chinois d’emprunter les voies nouvellement navigables, avec la fonte des glaces, de l’Arctique, tout comme ils veulent contrôler le canal de Panama.
Les États-Unis? Croit-on vraiment que les États-Unis sont disposés à nous envahir? Si tel était le cas, ils avaleraient le Canada en deux semaines. En fait, cette « menace » d’invasion par les États-Unis a été inventée de toutes pièces par l’armée canadienne, avec la collaboration du Globe & Mail de Toronto, pour effrayer la population et justifier les augmentations des dépenses militaires.
Notre principal ennemi
Le principal ennemi du Canada, ce sont les feux de forêt, qui annulent tous nos efforts de réduction des émissions de gaz carbonique. En 2017, en 2018 et en 2021, les émissions des feux de forêt ont dépassé les émissions des secteurs d’activités les plus pollueurs du pays : le transport et le secteur pétrogazier. En 2023, les feux ont libéré dans l’atmosphère plus de GES que le pays tout entier.
Pour les combattre, il faut acquérir des avions-citernes Canadair, pas des F-35. Selon la vérificatrice générale du Canada, la facture pour les F-35 s’élève à 27,7 milliards $. De quoi pouvoir acheter 462 Canadairs, le coût d’un avion-citerne s’élevant à 60 millions $.
Les fausses attentes de l’économie de guerre
Dans son rapport, le Bureau du directeur parlementaire du budget (DPB) estime que les dépenses supplémentaires en matière de défense nécessaires pour atteindre la cible fixée par l’OTAN augmenteront le déficit budgétaire de 63 milliards de dollars (1,4 point de pourcentage du PIB) en 2035-2036.
Mais il n’y a pas que le déficit qui sera lourdement affecté. Au cours des prochains mois, nous verrons le coût social de ce choix politique. Avons-nous déjà oublié que le premier ministre Carney a demandé à son ministre des Finances, François-Philippe Champagne, de réduire les dépenses de programmes de 7,5 % durant l’exercice financier de 2026-2027, de 10 % durant l’exercice financier suivant et de 15 % en 2028-2029. Suivra inévitablement une combinaison de réductions dans les transferts aux provinces, de compressions dans les programmes sociaux et de hausses de taxes et d’impôts.
Dans un éditorial de son édition du 28 juin 2025, intitulé « The economic consequences of war », le magazine britannique The Economist, la bible du milieu des affaires, mettait en garde les politiciens contre la tentation de vendre à leurs électeurs l’idée que les dépenses militaires vont amener des gains économiques : « Utiliser les dépenses militaires pour des objectifs économiques serait une coûteuse erreur. »
Il poursuit : « La conséquence économique la plus évidente de plus gros budgets militaires sera de mettre les finances publiques à dure épreuve. La dette des gouvernements est déjà élevée et les pressions provenant du vieillissement de la population et des taux d’intérêt se font déjà sentir. »
« Il en résultera que d’autres parties du budget, comme les dépenses sociales, devront être comprimées, diminuant le dividende de la paix hérité de la fin de la guerre froide. » The Economist affirme que, comme il sera impossible d’augmenter les impôts et les taxes pour financer totalement les dépenses militaires, les gouvernements devront accroître leurs déficits, ce qui aura un effet à la hausse sur les taux d’intérêt. L’effet fiscal keynésien sera modeste, selon le magazine.
Il ajoute que ceux qui croient que ces dépenses militaires contribueront à contrer les effets de la désindustrialisation seront déçus. L’industrie de l’armement est aujourd’hui très spécialisée et automatisée. Le réarmement créera moins d’emplois que le nombre d’emplois perdus à cause des nouvelles technologies et de la concurrence internationale, conclut The Economist.
Ne nous faisons pas d’illusions, le Québec n’aura pas sa « part » des dépenses militaires, mais aura bel et bien sa « part » de compressions budgétaires aux niveaux fédéral, provincial et municipal avec la diminution des transferts fédéraux.
Plus fondamentalement, cette militarisation de l’économie et de la société, est-ce le projet de société que nous voulons?
Un autre projet de société
Dans une opinion publiée dans le Globe & Mail – oui, il y a parfois de bonnes choses dans le Globe – intitulée « Canada’s reliance on the U. S. for our food is a recipe for disaster » (17 février 2026), Sarah Elton et Aden Fisher de la Dalla Lana School of Public Health de l’Université de Toronto proposent un autre projet de société pour assurer une véritable souveraineté – alimentaire, cette fois – du Canada à l’égard des États-Unis.
Le Canada est, constatent-ils, est extrêmement dépendant des États-Unis pour son approvisionnement en fruits et légumes. Les États-Unis contrôlent 82,9 des fruits et légumes qui entrent au Canada. Non seulement ceux produits aux États-Unis, mais aussi ceux d’autres pays qui transitent par notre voisin du sud. En fait, seuls 54,7 d’entre eux sont produits aux USA. L’affaire du pont Gordie Howe montre que les États-Unis pourraient facilement perturber l’approvisionnement de l’Ontario en aliments, soulignent-ils.
Évidemment, en été, le Canada produit beaucoup de légumes et de fruits. Des légumes sont aussi produits en serres, particulièrement en Ontario, dont la moitié sont exportés aux États-Unis, pour 3,4 milliards $ en 2024. Cependant, il faut bâtir davantage de serres et d’entrepôts frigorifiques pour stocker pendant les saisons froides les fruits et légumes récoltés au cours de l’été et de l’automne.
Les deux auteurs proposent aussi de protéger les territoires agricoles contre le développement urbain, d’augmenter la productivité, de développer les infrastructures portuaires nécessaires pour importer plus directement des aliments sans passer par les États-Unis.
Enfin, Sarah Elton et Aden Fisher soulignent l’importance de protéger la gestion de l’offre des pressions américaines. De ce côté-là, le pire est à prévoir. Le nouvel ambassadeur canadien à Washington, Mark Wiseman, a déjà déclaré être ouvert à des reculs et la nouvelle négociatrice pour le renouvellement de l’ACEUM, Janice Charette, était à la table de négociation pour le Partenariat Trans-Pacifique, qui s’est traduit par des concessions sur la gestion de l’offre.
Bien entendu, assurer la souveraineté alimentaire ne représenterait qu’une faible partie du budget de 500 milliards $ prévu pour les dépenses militaires. Mais on peut facilement imaginer ce à quoi le reste pourrait servir : construction et rénovation d’hôpitaux, d’écoles, de salles de spectacle, amélioration des routes, lutte contre la pauvreté, soutien aux artistes… plutôt que la fabrication d’armes de destruction inutiles. Quel beau projet de société, cela pourrait être!

