L’auteur est député du Bloc Québécois.
Début février, Le Monde publiait un dossier sur la précarisation du travail en France. Plus du quart des travailleurs sont désormais touchés, et les femmes demeurent les premières concernées. Depuis 20 ans, l’emploi se fragmente. Le salariat stagne tandis que les autres formes de travail non salarié gagnent du terrain : les emplois indépendants, surtout les microentrepreneurs.
Les stages de fin d’études s’allongent, les plateformes de travail multiplient les missions ponctuelles « à la tâche » et il y a un nombre croissant de personnes qui accumulent les petits emplois pour joindre les deux bouts. Les journalistes Béatrice Madeline et Jules Thomas parlent d’une véritable mosaïquefication de l’emploi.
L’ubérisation du travail
Il y a bien sûr le phénomène Uber qui illustre cette tendance, où il y a aujourd’hui deux fois plus de travailleurs autonomes dans le secteur des transports qu’en 2008. La culture n’est pas épargnée : « Dans le secteur de la culture, le salariat est devenu l’exception : le nombre de non-salariés y a presque triplé en quinze ans, et trois travailleurs du secteur sur quatre sont microentrepreneurs », illustrent les journalistes. Une situation qui rappelle les mobilisations des travailleurs de l’industrie du cinéma aux États-Unis au cours des dernières années.
Après le transport et la livraison de repas, les plateformes ont envahi à peu près tous les secteurs, « y compris dans les services à la personne (bricolage, jardinage, livraison de courses), où certaines entreprises, comme AlloVoisins, Shopopop ou Pickme, proposent à des particuliers cherchant à compléter leurs revenus d’offrir leurs services pour quelques euros ». Les journalistes donnent l’exemple d’une dame de 54 ans qui a un emploi à temps partiel et qui utilise ces plateformes pour livrer des colis ou faire de la traduction.
L’expansion de la sous-traitance
Les journalistes prévoient une expansion du phénomène, stimulée par la montée du chômage. Les entreprises se tournent de plus en plus vers la sous-traitance : cabinets de consultants, comptabilité, marketing, informatique, etc. Tous les secteurs sont touchés.
Aujourd’hui, 70% des emplois de nettoyage ou de gardiennage passent par la sous-traitance. Les niveaux d’accidents et de maladies professionnelles y sont plus élevés. Les journalistes s’inquiètent : « De nombreuses enquêtes sur le secteur montrent que l’organisation en sous-traitance est elle-même facteur de dégradation des conditions de travail, par l’intensification de l’activité qu’elle induit et par la dégradation des collectifs de travail. »
Ils rappellent que le droit du travail a d’abord été conçu comme un droit commun, qui inclut les travailleurs à la marge. Avec le recul du salariat, c’est en train de disparaître.
Madeline et Thomas expliquent la résurgence de ce phénomène. « Entre les années 1970 et le début des années 2000, la part de ces travailleurs rémunérés sous une autre forme qu’un salaire avait pourtant chuté de 20 % à 10 % environ. » Il s’agissait d’emplois dans les secteurs de l’agriculture, du commerce, des professions libérales ou de l’artisanat. Leur nombre s’est remis à grimper à partir de 2008, avec la création du statut d’autoentrepreneur, qui a été transformé en microentrepreneur en 2014.
Aujourd’hui, trois microentrepreneurs sur dix ont recours à cette forme de travail pour arrondir leurs fins de mois et non comme occupation principale. À l’opposé, les emplois permanents (CDI) ont diminué de 78% des emplois en 2004 à 73% en 2024, laissant aujourd’hui plus du quart de la population qui travaille dans un statut davantage précaire : emplois non permanents, intérimaires, etc.
Ces formes d’emplois précaires offrent moins de protection sociale, comme l’assurance-chômage. Les journalistes poursuivent : « De plus, selon l’Insee, 17,6 % des personnes en emploi sont en temps partiel (dont 77,9 % de femmes). Parmi elles, un quart sont en temps partiel subi – la durée hebdomadaire de travail est inférieure à ce qu’elles désirent. »
Au Québec
La transposition de ce portrait avec notre situation au Québec n’est pas automatique. La part d’emplois à temps partiel est plus élevée de deux points (19,6%) et ici, 61% des emplois à temps partiel sont occupés par des femmes. Toutefois, moins de 10% de ces emplois à temps partiel le sont pour des raisons involontaires (contre 18% au Canada). Les analyses de Desjardins rappellent que l’emploi à temps plein recule et « depuis un an, la croissance de l’emploi s’appuie davantage sur les postes à temps partiel ».
Mais on peut dire que la pénurie de main-d’œuvre change ici la donne. Elle s’explique d’abord par un vieillissement de la population plus rapide qu’en France, mais aussi par une immigration accrue au cours des dernières années et par un recours plus élevé aux travailleurs étrangers temporaires.
Nous n’avons malheureusement pas été en mesure de consulter des statistiques fiables sur les emplois qui relèvent des plateformes comme Uber, même si on perçoit qu’ils prennent de plus en plus d’importance. Il faudra s’intéresser davantage à ce phénomène en émergence.
Au Québec, 11% des emplois sont occupés par des travailleurs autonomes (contre 13% au Canada). Contrairement à la situation en France, cette proportion n’est pas en augmentation au cours des deux dernières décennies. Il n’en demeure pas moins que trois emplois sur dix au Québec sont soit à temps partiel, soit occupés par un travailleur autonome.
Enfin, les inégalités salariales persistent. La rémunération des femmes est encore aujourd’hui nettement moindre que celles des hommes. En 2025, les femmes au Québec gagnaient en moyenne 250 $ de moins par semaine que les hommes. Au Canada, c’était 300 $ de moins. Ça s’explique par un salaire horaire 10% inférieur (12% au Canada) et par un nombre d’heures travaillées moindre.
L’essor des plateformes numériques
L’enquête du Monde sur la précarisation de l’emploi détaille la croissance de ce phénomène en France. Il s’agit d’un phénomène global nourri par la transformation des modèles économiques et par l’essor des plateformes numériques. Si le Québec ne reproduit actuellement pas exactement la trajectoire française, la nouvelle dynamique semble y laisser aussi ses traces.
L’ubérisation d’une partie du marché du travail vient réduire les conditions de vie d’une part importante des travailleuses et travailleurs et accroître la précarité de ces personnes. Avec l’implantation attendue de l’intelligence artificielle dans à peu près tous les secteurs de notre économie, on peut s’attendre à une accélération du nombre de travailleuses et travailleurs à la marge et à statut précaire. Si on veut assurer un filet social et des conditions de travail adéquates pour toutes et tous, nous avons encore beaucoup de travail devant nous!
Source : « Comment la fragmentation du travail nourrit la précarité, du recul du salariat à l’essor du microentrepreneuriat », par Béatrice Madeline et Jules Thomas, Le Monde, 2 février 2026.

