Hier soir, je marchais sur la Place des Arts, au centre-ville de Montréal, dans le cadre de la Nuit blanche. Les façades vibraient de lumières sculptées, les projecteurs dessinaient des arches improbables dans le ciel d’hiver, les rues débordaient d’une jeunesse joyeuse. On buvait des bières, on écoutait des contes, on applaudissait des performances. L’art s’offrait partout, accessible, généreux, vivant.

Et moi, au milieu de cette fête, j’avais en tête une autre image. Celle de l’attaque contre Iran. Celle de la mort confirmée du guide Ali Khamenei.

Je regardais ces centaines de jeunes défiler devant moi et je me posais une question simple. Combien savent? Combien mesurent que ce qui vient de se produire à des milliers de kilomètres aura des répercussions jusque dans leurs vies? Combien comprennent que l’histoire ne reste jamais confinée dans les frontières qu’on lui assigne?

Puis mon esprit a dérapé. L’espace d’un instant, j’ai imaginé l’impensable. Une Nuit blanche transformée en zone de guerre. Les installations artistiques pulvérisées. Les verrières soufflées. Les cris remplaçant la musique. Des missiles venus du sud traversant le ciel montréalais.

Absurde. Irréel. Inconcevable.

Comment ai-je pu imaginer une telle horreur au cœur d’une fête culturelle?

Et puis la réponse m’est apparue avec une brutalité désarmante. Ces choses-là n’arrivent qu’aux autres. Aux Palestiniens. Aux Libanais. Aux Irakiens. Aux Afghans. Et aujourd’hui aux Iraniens.

Ce n’est pas nous. C’est eux.

Voilà comment naît une drôle de guerre. Voilà comment se fabrique une drôle de culture. Une culture où la distance devient anesthésie. Où l’on consomme de l’art pendant que d’autres enterrent leurs morts. Où l’on s’indigne, mais d’une indignation sélective. Où l’on hiérarchise les tragédies.

Une culture de l’indifférence ne surgit pas d’un coup. Elle se mijote lentement. Elle se construit par répétition. Par récits partiels. Par décennies de diabolisation. L’Iran, depuis plus de quarante ans, a été façonné dans l’imaginaire occidental comme une menace permanente. À force d’être désigné comme l’ennemi, un pays finit par perdre son statut d’humanité pleine et entière.

Et quand il est frappé, certains haussent les épaules. D’autres applaudissent.

Pourtant, l’Iran n’est pas une abstraction. C’est une civilisation ancienne. C’est une jeunesse instruite. C’est un peuple qui a connu la monarchie autoritaire de Mohammad Reza Pahlavi, puis une révolution, puis un régime religieux qui a réprimé, censuré, étouffé. Oui, le pouvoir iranien a sa part de responsabilité. Oui, il a fermé des espaces de liberté. Oui, il a alimenté des tensions régionales.

Mais aucun peuple ne mérite que sa destinée soit décidée par des bombes étrangères.

Les frappes menées par États-Unis et Israël ont provoqué des centaines de morts. L’Iran a riposté en visant des bases américaines dans plusieurs pays du Golfe, notamment au Bahreïn et en Jordanie. Une infrastructure stratégique majeure a été détruite. La région entière tremble.

Et pendant ce temps, dans plusieurs capitales occidentales, le discours dominant critique surtout la riposte. Comme si la réaction était plus grave que l’attaque initiale. Comme si la souveraineté était conditionnelle. Comme si certaines vies comptaient différemment.

Il faut aussi avoir l’honnêteté de regarder la complexité iranienne. Les Iraniens sont pris dans un étau. Entre un régime ultra religieux qui a confisqué une partie de leur liberté et des puissances qui exploitent cette fragilité pour prétendre les sauver. Leur révolution leur est volée. Toute contestation interne est absorbée par la nécessité de défendre le territoire. Toute aspiration démocratique est reléguée derrière la logique de survie nationale.

Et au-delà de l’Iran, c’est un message adressé à d’autres puissances. À la Chine. À la Russie. L’Iran devient le terrain d’une confrontation plus large. Une lutte pour l’équilibre mondial. Une tentative pour maintenir un ordre établi face à des puissances émergentes. Derrière les discours sur la sécurité, c’est une bataille pour la prééminence stratégique qui se joue.

Mais revenons à cette Nuit blanche.

Le moment le plus fort de ma soirée fut devant Michel Faubert dans son spectacle Chapelle ardente, accompagné de Bernard Falaise. Un voyage dans le temps. La mort. Les cimetières. La fin du monde.

Et cette question posée avec une simplicité désarmante. La fin du monde va-t-elle arriver ou est-elle déjà passée ?

En sortant de chez Faubert, mon amie Hélène m’a entraîné vers un autre lieu où se tenait une nuit de la poésie. Une longue file s’étirait à l’entrée. « La poésie se porte bien au Québec », m’a-t-elle dit. Plus tard, j’ai écouté deux jeunes, un garçon et une fille, monter sur scène et déposer leur rage avec une intensité brute. Trois musiciens et deux danseuses accompagnaient leurs mots, donnant à cette colère une forme presque sacrée.

Je suis reparti avec une conviction nette. La poésie n’est pas un refuge, c’est une riposte. Elle brise l’anesthésie, elle refuse la hiérarchie des vies, elle conteste la logique des bombes. Là où la culture peut servir la guerre, la littérature peut devenir un acte de résistance.

Une drôle de guerre peut façonner une culture. Une drôle de culture peut servir la guerre. Mais une culture consciente, lucide, habitée par l’indignation et la solidarité peut aussi résister à la logique des bombes.

Question: Allons-nous continuer à croire que cela n’arrive qu’aux autres? Ou allons-nous accepter que le monde soit un seul espace fragile dont aucune place des Arts n’est définitivement protégée?